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Nous sommes tous des enfants de Byzance

En grec, Europe signifie "celle qui voit loin". Sur le vieux continent, pas si vieux en fait, on devrait s'en inspirer.                                                                                                                          Depuis l'effondrement de l'empire Ottoman, son berceau la Turquie fait et semble-t-il fera longtemps parler d'elle. Mais avant d'y revenir, faisons une petite virée rétrospective du côté du palais de l'Élysée à Paris, et intéressons-nous à deux personnages qui en ont été les locataires. François Mitterrand d'abord, pour dire qu'il aurait pu être prénommé Narcisse tant son ego était hypertrophié, ce qui ne l'empêchât pas, pour certains faits, d'avoir la mémoire vacillante. Et sans doute que dans son entourage, où beaucoup le craignaient plus qu'ils ne l'aimaient, ne se privaient pas de le surnommer ainsi. On trouve ses exutoires comme on peut. Si cet homme politique, qui a marqué de son exarchat le siècle écoulé, s'était lancé dans la littérature, sans doute aurait-il fait une carrière brillante, mais ayant renoncé malgré quelques bons ouvrages au bon grain de l'écriture il préférât l'ivraie de la politique. Cultivé il était et il fallait que cela se sache. Aussi tout fut entrepris pour.
Son successeur, Jacques Chirac lui était aux antipodes de l'exarque. Modeste Chirac aurait-on pu dire. Lui, a une sainte horreur d'étaler son savoir. Ce n'est pas de la confiture la culture ? Pourtant, son background est costaud, on s'en est rendu compte par petites touches, fortuitement. À l'image de ceux qui sont possédés par la saine passion de l'histoire, il est l'un de ces prophètes qui regardent en arrière, constamment, pour mieux comprendre le présent et envisager l'avenir. On entend une voix qui nous lance, gentiment avant de disjoncter, " et la Turquie dans tout ça ? " Oui ça vient, ça vient. Juste le temps d'ajouter que, lors d'un forum de jeunes à Marseille, Chirac renvoya sagement à leurs livres d'histoire un tas de gens qui s'offusquaient d'envisager, qu'un jour, Istanbul intégrerait l'Union européenne, sous le prétexte que la Turquie n'est pas en Europe. Et là, il leur lança un péremptoire " Nous sommes tous des enfants de Byzance ! " en nous propulsant, du coup, 4000 ans en arrière.
Depuis, plus rien. Chirac prononça ces mots avec l'audace, à laquelle nous ajouterons l'honnêteté intellectuelle, d'un de Gaulle n'hésitant pas franchir le Rubicon avec son historique " Vive le Québec libre ". Dans ce dernier cas, la consternation puis une admiration qui ne se dément pas en 2008. Quant aux mots de Chirac, ils furent suivis d'un silence sidéral. Pourtant, annoncer à des Européens, même de Marseille capitale de la galéjade, qu'ils sont des enfants de Byzance aurait du provoquer quelque réaction ? Vous comprendrez alors combien notre curiosité a été titillée. En même temps qu'il mit à mal les archaïsmes renaissants d'une démocratie chrétienne malade de ses atavismes, un Français s'adressant à d'autres Français avait ouvert une brèche, un gouffre même, que nous prîmes plaisir à investir. Alors ce raccourci d'histoire, plutôt diagonal que vertical, cette rare opportunité, il fallait la saisir, ce que nous avons fait.
Le voyage conduit de la Grèce des origines à l'Europe actuelle. La Grèce est la part orientale de l'Europe et les Grecs n'en n'ont jamais fait mystère. Leur musique, leur gastronomie, leurs us et coutumes et bien d'autres de leurs concepts sont orientaux. Facile d'avoir la confirmation de cette filiation culturelle, il suffit de les observer entre Damas et Alexandrie, Téhéran et Istanbul où ils évoluent sans pâtir du moindre dépaysement. La cognation est patente, à cet Orient dont les Européens ont tant de mal à imaginer les limites. Les Grecs, qui savourent l'histoire, savent bien que leur terre constitue l'Asie Mineure. Ils se disaient autrefois disciples des Égyptiens et des Babyloniens. Les savants d'Athènes, par exemple, allaient approfondir leurs connaissances en Égypte ou en Perse s'ils voulaient être consacrés par leurs pairs. Leur panthéon était oriental.
Leur cosmogonie et leur théogonie furent directement inspirées d'Anatolie et de Canaan. L'illustre Hérodote ne cachait pas sa surprise de la distinction établie entre Europe - Europa étant une déesse de la Phénicie - et Asie, car lui-même autant que ses concitoyens n'y voyaient qu'une seule et même culture. Petit bémol d'Hérodote pour qui " … la Tyrienne Europe était de naissance asiatique et n'est jamais venue vers cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe, mais seulement de Phénicie en Crète, et de Crète en Lycie (l'actuelle Turquie). "
Toutefois, la Grèce est bien née de l'Asie, recueillant, par l'intermédiaire de la colonisation phénicienne, le fruit de quelque 4000 ans d'un patrimoine culturel transmis par l'Egypte et Babylone. Mille ans avant Homère, alors que les Grecs, de part en part, végétaient dans l'obscurité, les sujets du pharaon Thoutmosis jouissaient, dans la vallée du Nil, d'un art et d'un confort raffinés. De ce fait, en transmettant à l'Occident cet héritage, la Grèce devait y introduire également les cultes en cours dans le monde arabe de l'époque, bien avant l'Islam. Pour rappel, c'est en Grèce que le Nouveau Testament parvint en Méditerranée occidentale, dans sa version originelle, c'est-à-dire grecque, pour être traduit, quelques siècles plus tard, en latin, devenu depuis langue liturgique.
Aussi n'est-il pas malvenu de se souvenir que dans les églises d'Orient, les ecclésiastiques officient pour une petite part en araméen, et pour l'autre grande part en arabe. Fils de l'Asie Mineure, l'actuel Moyen Orient, et de la civilisation nilo mésopotamienne, voilà ce qu'est l'Occident en vérité. Alors, affirmer haut et fort que, sans autre connotation historique et en conséquence politique, que nous venons tous de Byzance, de Constantinople ou d'Istanbul (Islambol) c'est en quelque sorte se réapproprier une ascendance légitime, battant ainsi en brèche les impostures de l'histoire : l'Orient étant le berceau de la culture et, d'une part essentielle, de la civilisation universelle. L'érudition de Chirac a-t-elle trouvé un écho dans la société française ? À une époque où la sous culture consumériste est parvenue à ses fins en assujettissant les individus à des objets manufacturés, il est permis d'en douter.
Autre apport oriental, l'alphabet phénicien qui est le premier système d'écriture abécédaire apparu au 12ème siècle avant JC. C'est-à-dire que chaque mot est décomposé en sons, car composé que de consonnes. Les langues sémitiques ont cette particularité de ne comporter que peu de voyelles. Il a donné sa base à l'alphabet grec qui apportera les voyelles. Il sera également à la base de l'alphabet araméen qui donnera naissance à l'Hébreu et à l'Arabe.
Mis l'histoire ne va pas s'arrêter en si bon chemin, en 2008, le projet d'Union Méditerranéenne, s'il inclut les Ottomans c'est pour mieux les empêcher d'entrer dans cette Europe " aux racines judéo-chrétiennes " oubliant que Gaulois, Gallo-romains et Romains exhalent une forte imprégnation hellénistique, etc. C'est le calcul sarkozien. Pour l'heure, la Turquie reste plus que réservée, et elle n'est pas la seule.
                                                                                                                                              K. Z.