| Journee mondial...
NOUS SOMMES TOUS DES HANDICAPES
Quel handicap finalement que de marginaliser, dévaloriser parfois sans nous en rendre compte, ceux de nos contemporains qui ont été pris pour cibles par un hasard de la nature, un accident, la maladie et bien d'autres causes. Le sommes-nous devenus à ce point ? Il est vrai que, assailli par les difficultés de nos vies quotidiennes inhérentes à une politique qui s'apparente à de la navigation à vue, chacun voit midi à sa porte. Le repli sur soi, n'est pas une salutaire une thérapie de groupe, elle en est l'inverse. Elle est handicapante à bien des points de vue. La veille du 14 mars, tout le monde prendra sa plus belle plume, qui pour un article obligeant, qui pour se fendre d'un discours circonstanciel, afin de célébrer la journée des handicapés. Bref, toute une nation sera en empathie avec ceux que le sort n'a pas épargnés en distribuant ses épreuves.
Cela peut paraître excessif de dire qu'il faut, briser le " mur d'isolement " qui prive les enfants handicapés d'un développement harmonieux et d'accéder de manière active à l'intégration sociale et sociétale intégrale. C'est une réalité où la plus grande part de responsabilité n'incombe pas aux Algériens, mais à un Etat qui en a tant fait et ne devrait pas s'arrêter en si bon chemin, au mouvement associatif dont l'implication est soit exemplaire soit discutable, et à nous journalistes qui devons battre notre coulpe pour nous être laissés aller à ce jeu stupide de la célébration comme une fin en soi.
Du moment que la volonté politique existe, il est aisé de faire la démonstration que le handicap ne rime pas toujours avec limitations, incapacités, inadaptations. Il n'y a que de constater, autant dans le monde qu'en Algérie, le grand nombre de performances sportives dont ils sont capables.
La société doit savoir qu'il y a là de nombreuses potentialités à explorer, des tabous à dépasser, afin d'en arriver à une représentation positive du handicap et du citoyen handicapé.
Notre légendaire comportement envers nos contemporains atteint d'un handicap nous a jusqu'ici toujours honorés. Bien que nous soyons passés du fusionnel d'autrefois au compassionnel d'aujourd'hui, l'Algérien met un point d'honneur à se garder de tout rejet d'un homme, d'une femme encore moins d'un enfant victime d'une anomalie dont seule la nature est responsable. Cette aptitude, se retrouve dans le volontarisme de l'Etat et des institutions spécialisées qu'il a mis en place et qu'il subventionne ainsi qu'au sein du mouvement associatif.
Le nombre de personnes handicapées (tous genres confondus) en Algérie avoisinerait les 2 millions, c'est énorme : rapporté à la population globale, nous n'aurions donc pas loin de 15% d'handicapés. Les chiffres les plus récents émanent de l'Office national des statistiques (ONS). Ils font état de 1,8 million de personnes invalides physiquement. Une autre source, très fiable, en l'occurrence la Fédération des associations des handicapés moteurs (FAHM), regroupant une soixantaine d'associations, avance le nombre stupéfiant de 3 millions de handicapés moteurs
Si l'on s'en tient au ministre de l'Emploi et de la Solidarité nationale, M. Djamel Ould Abbès, Il y aurait 1,750 millions d'handicapés en Algérie "ces statistiques concernent les handicapés moteurs, les sourds muets, les attardés mentaux ainsi que les malades chroniques."
Visiblement, il y a un sérieux problème de statistiques. Nonobstant, cette querelle non déclarée de chiffres, chacun de nous aura établi son constat, uniquement en fréquentant les rues de nos villes et villages où l'on croise de plus en plus de malades mentaux livrés à eux-mêmes, sans soins, des handicapés physiques exhibant leurs difformités afin de récolter quelques pièces, etc. Décidément, où nos établissements devant les prendre en charge sont désormais en nombre insuffisant, ou tout bonnement leur taux de fréquentation est en deçà de la norme, pour des raisons diverses. En vue de prendre en charge ce segment vulnérable de la société, certaines stratégies et autres programmes spéciaux ont été initiés dans cette perspective. Aussi, quelque 18.000 handicapés bénéficient de programmes de prise en charge à travers les 258 centres spécialisés, relevant du département de la solidarité. En outre, plusieurs structures spécialisées, au nombre de 134, sont implantées dans le pays pour la prise en charge, notamment, des enfants handicapés, dont près de 90 000 sont âgés entre 6 et 15 ans. Reste 8.000 autres handicapés lesquels sont pris en charge, au niveau de 119 centres spécialisés financés par l'Etat et gérés par des associations. Il faut souligner que dans cet effort, le mouvement associatif algérien n'est pas resté les bras croisés, et répond à toutes les sollicitations. Néanmoins, on le verra plus loin, nous sommes encore loin de l'idéal que le monde associatif pourrait atteindre, et ce pour autant de motifs objectifs que subjectifs. Côté législatif, il est permis de croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Au ministère de l'emploi et de la solidarité, on indique que 8 sur les 15 décrets exécutifs de la loi portant promotion et protection des droits des personnes handicapées adoptée le 8 mai 2002, ont été appliqués. Cette loi, relative à la protection et à la promotion du handicapé adoptée en mai 2002, prévoyait de réserver au moins 1% d'emploi à cette catégorie, soit 2 500 postes de travail permanents aux personnes handicapées à partir de janvier 2005, et 500 postes de travail dans le cadre du pré emploi ainsi que 1 800 postes dans le cadre des activités d'intérêt général. Qu'en est-il aujourd'hui ? De l'aveu du ministre "Ces décrets, dont l'application a accusé des retards ces deux dernières années, visent à offrir des facilités aux personnes handicapées en vue d'améliorer leur quotidien " D'autre part la même source précise que " la priorité est accordée à cette catégorie, en ce qui concerne le bénéfice des micro crédits, afin de favoriser leur insertion au double plan professionnel et social. " Nous sommes dans le cas de conscience ! On ne règle pas les problèmes, surtout ayant un caractère aussi sensible, uniquement par l'argent. L'Etat, qu'il faut savoir encourager quand il le mérite, ne s'est pas démenti au cours des dernières années, sa détermination n'a jamais faibli. Pour preuve ces éléments chiffrés : Les crédits ouverts au titre du budget de fonctionnement pour 2008, accordent à la seule Solidarité nationale près de 50,3 milliards de dinars sur un global d'un peu plus de 2000 milliards. Il était de 30 milliards en 2005, bien qu'il ait été consacré, la même année, quelque 54 millions de dinars pour l'action sociale. Cependant, ces actions peuvent-elles suffire pour une véritable prise en charge du handicapé, dont le seul idéal est sa réinsertion sociale et son intégration comme un citoyen à part entière ? Le défaut dans la cuirasse c'est l'insuffisance de synergies, notre Etat ayant conservé cette attitude détestable de vouloir tout faire lui-même. Serions-nous à ce point dans la défiance ?
Une étude du Département des sciences de l'information et de la communication de l'Université de Annaba sur le handicap et plus particulièrement sur l'enfant handicapé intitulée " de la carence d'information aux difficultés d'intégration sociale " mérite notre attention. Tout en reconnaissant à l'Etat l'es multiples efforts et le niveau important d'investissements financiers consentis pour donner corps à sa volonté d'intégration en faveur des citoyens handicapés, l'étude dresse l'inventaire d'un certain nombre de carences, dont nous vous proposons le résumé. .
Dès 1976, la constitution a consacré à son tour le droit des enfants handicapés à l'instruction, à la formation et à l'intégration socioprofessionnelle. Le code de la santé de 1976 devait alors, clairement affirmer que " tout enfant atteint d'un trouble du comportement, d'une infirmité motrice ou sensorielle ou d'une déficience mentale a droit à la réhabilitation et à la réinsertion sociale ". Et pour permettre aux enfants handicapés d'exercer ce droit, le code de la santé préconisait " la création de centres médico-pédagogiques. Depuis c'est chose faite, et même bien faite.
Cette politique d'intégration sociale des enfants handicapés n'a pas été soutenue par une politique d'information visant à informer le grand public ou les membres du corps social, tant sur les capacités que sur les difficultés des différentes catégories d'enfants handicapés. C'est un fait indiscutable !
En dehors de ces événements majeurs, il n'est pas du tout déplacé de dire que l'enfant handicapé est systématiquement évacué ou exclu du champ informationnel ou de l'espace médiatique national.
Et de poser des questions très pertinentes. Quel est le volume horaire accordé annuellement par la télévision algérienne à la question des enfants handicapés ? Quel est le nombre d'articles publiés jusque-là sur les personnes handicapées? Combien de documents audio-visuels ou sonores ont été élaborés au sujet des handicapés ? Quel est le nombre d'émissions consacrées par les radios locales sur le thème des handicapés ? Combien de films ont été produits sur les personnes handicapées ?
Existe-il un journal ou une revue en braille pour les déficients visuels ? Quel est le nombre exact d'émissions éducatives et culturelles sous-titrées qui ont été programmées jusque-là par la télévision à l'intention des enfants sourds-muets et autres malentendants ?
De l'avis de l'équipe d'universitaires dirigée par Boudersa Leulmi, qui s'est penché sur la question, ce déficit d information en matière d'handicap pose, le problème de la conception ou de la représentation, que se font les professionnels de l'information et de la communication, du handicap et de la personne handicapée. De même qu'elle renseigne, en filigrane, sur la valeur sociale de l'information relative à cette catégorie de citoyens. La personne handicapée est toujours perçue, beaucoup plus en termes de manque, de carence et de déficit, qu'en termes de possibilité, de capacité, de potentialité ou de pouvoir. Elle est encore dépourvue de valeur sociale. Or, l'intégration nécessite l'information.
Si notre société a beaucoup investi sur le plan matériel et technique, l'intégration telle que, antérieurement définie n'est pas seulement affaire de structures d'accueil (ou de centres de prise en charge), de personnels médico-psychopédagogiques spécialisés, d'interventions éducatives, rééducatives ou thérapeutiques soigneusement menées et d'appareillages adaptés, elle est aussi et surtout une affaire de mentalité sociale à faire évoluer.
Les adultes n'ont pas systématiquement accès au monde du travail non pas uniquement à cause de la saturation du marché de l'emploi, mais en raison aussi de la méconnaissance de la plupart des opérateurs économiques de leurs aptitudes ou de leurs capacités professionnelles. Plus qu'un constat c'est un réquisitoire à charge contre un système qui s'essouffle, pensant avoir tout donné en une seule fois. On ne rend pas un mendiant riche en jetant une pièce de monnaie dans sa sébile.
Après le point de vue d'universitaires, la parole est à l'associatif. Ainsi s'écrit la petite histoire du handicap en Algérie. Qui ne se souvient de ce mémorable coup de gueule de la fédération des handicapés moteurs ? Pour les responsables de la FAHM, la bonne volonté du gouvernement ne suffit pas à enrayer les problèmes des personnes handicapées moteurs, si leurs besoins ne sont pas identifiés. Plus explicite, Mme El Mameri citait, il y a encore quelque temps, l'exemple de la gratuité des transports dont bénéficient les personnes invalides, alors qu'elles n'ont accès ni aux bus, ni aux trains, ni aux taxis, totalement inadaptés à leur usage. Renforçant sa litanie de griefs, celle-ci devait ajouter " Qu'un enfant n'accède pas à l'école ou qu'un adulte ne trouve pas d'emploi, malgré ses qualifications professionnelles, à cause d'un handicap physique, est une atteinte aux droits de l'homme. Pourtant, c'est une réalité chez nous. " Autre exemple concret : les grandes villes algériennes, par leur laxisme, sont hostiles aux déplacements des personnes en chaise roulante, tandis que les trottoirs sont squattés par les commerçants à la sauvette. Qu'en est-il des textes, adoptés par le Parlement en 2002, concernant essentiellement l'accessibilité des lieux publics aux personnes handicapées.
" Les pouvoirs publics doivent cesser d'agir seuls, sans consulter les associations qui connaissent le terrain. Pour qu'un programme réponde réellement aux besoins des personnes handicapées, il faut qu'il soit validé par les associations qui le représentent. "
Quant au mouvement associatif, il demeure emblématique d'une formule qui en dit long " il y a, à boire et à manger " Si le but d'une association déclarée et homologuée est non lucratif, il en est, par contre, qui sont à but lucratif déclaré. Ceci étant dit pour renvoyer chacun à ses responsabilités, car s'il est une question qui est l'affaire de tous, c'est bien celle du handicap. Toutes les carences que nous venons d'énumérer, chacun d'entre nous sans être spécialiste en la matière, a pu le constater de visu, du moins en a-t-il entendu parler, tant les Algériens sont sensibles à la question. Sensibles ne veut pas dire sensibilisés, et c'est déjà là une carence de taille, comme il a été souligné plus avant. Mais qu'attendre d'une société, qui quotidiennement boit la tasse, pour faire la part plus belle à ceux de ses concitoyens souffrant d'un handicap ? Il y a, parfois si peu à faire afin de leur rendre la vie plus facile. Et l'on sait de quelle façon les handicapés perçoivent le moindre geste en leur direction : c'est un baume sur leurs plaies. Du haut de nos médiocres privilèges, s'en rend-on compte au moins ? Nous évoquions le mouvement associatif, lequel oscille entre deux extrêmes : une sincérité se traduisant par un bilan aisé à établir et l'escroquerie. Entre les deux, rien !
Au cours de cette enquête, nous avons rencontré quelques élus locaux, de façon très informelle " Surtout ne me citez pas ! ". Autrement, c'eût été impossible. Le déficit de communication s'est répercuté par ricochet à tous les échelons de notre société. On vient d'en faire la preuve une fois de plus.
L'Etat qui, pour ce dossier, a un bon bilan a tout le loisir de passer à la vitesse supérieure.
Et puisque nous nous targuons d'avoir un système représentatif, bicamériste de surcroît, il est permis d'espérer que nos parlementaires se démarquent un jour de leur sidérant nombrilisme. Les députés, légifèrent où se contentent-ils de ratifier tout ce qu'il leur passe sous les yeux ? Il serait temps pour eux, de proposer un train de dispositions contraignantes en faveur de cette intégration, sinon à quoi servent-ils? Les collectivités locales, toutes tailles confondues, sont normalement tenues de s'adapter au handicap de ces citoyens algériens. Parfois on constate la pathétique démonstration ce cette solidarité dans les villes, avec ces créneaux, ces pans inclinés sur de rares bordures de trottoirs grossièrement aménagées, mais ça ne suffit pas. Et les bus et autres transports en commun ? Le réseau de tramway dont Alger est en train de se doter, a-t-il pris le problème en compte ? Sinon, ce ne serait plus le tramway qu'il faudrait nommer désir, mais la revendication de l'usager handicapé. Le retard accumulé est considérable. Tentez de vous mettre en empathie intégrale avec un handicapé moteur, et imaginez le parcours du combattant qui est le sien quand il doit rendre d'un endroit à un autre. C'est un vrai calvaire, auquel il faut mettre un terme. Ils sont près de 2 millions en attente d'être mieux considérés et à souhaiter une amélioration matérielle de leurs conditions de vie. Verser des larmes, qu'elles soient sincères ou de crocodile, à quoi bon si le 15 mars on passe, avec un inflexible formalisme, à un autre thème, d'avance programmé.
Pourtant, il est impossible de ne pas se rendre compte que le handicap prend l'ampleur d'un fléau social. D'une part le nombre d'accidents de la circulation en progression, de l'autre le terrorisme et son cortège d'horreur. Dans ces deux cas, la nature n'est plus en cause, c'est l'homme son comportement et sa politique qui sont responsables des morts et des amputations d'hommes, de femmes et d'enfants qui n'avaient rien demandé à personne. Ce n'est malheureusement pas tout. La paupérisation est invalidante, à sa façon. On parle bien d'amputation du pouvoir d'achat ! Et puis, pour ne pas en rajouter dans un constat que chaque algérien a fait, voyons le nombre de malades mental, qui arpentent les artères d'établissements humains lesquels, pour le coup, se déshumanisent. Les cohortes d'handicapés du système ne passent plus inaperçu. De plus en plus d'Algériens sont laissés sur le bord du chemin par ceux qui tiennent le haut du pavé. La richesse insolente est source de profondes frustrations handicapantes à plus d'un titre, de même que la détérioration du système de valeurs est la source de bien des drames invalidant l'évolution et l'équilibre de notre société.
Un système économique qui fonctionne uniquement sur la foi de ses recettes pétrolières est un gros handicap en soi. Notre taux déclaré de croissance n'est dû qu'à cet artifice, et non pas à un quelconque miracle économique algérien lequel, du reste, ne relève pas de l'utopie. Arrêtons de produire du handicap !
Kamal Zemouri |