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à part
Aux livres
citoyens ! L’abrutissement global est en ordre de marche.
Alphabétiser c’est bien, mais décrypter en allant au-delà
du rite consumériste c’est mieux !
DANS L’UNE DE SES NOMBREUSE LITANIES, Jean Jacques Rousseau, plaidant
pour un monde meilleur, disait ceci « l’homme est né libre et partout il
est dans les fers » L’image est caractéristique d’une époque, certes,
pour autant la métaphore qui a pris le relais tient encore,
malheureusement, la route. Comment se débarrasser de ces fers invisibles
au regard mais bien réels ? La découverte du monde et de soi-même par la
lecture, aura été et reste la chance par excellence que tout le mode
aurait du saisir, dans la mesure où l’opportunité lui en a été offerte.
Il n’y a pas de meilleur moyen, selon nous, de s’en tirer, pour le moins
de briser le carcan de l’obscurantisme et de l’intolérance, voulus et
entretenus par les nantis, afin d’asservir au mieux leurs contemporains
moins avantagés. Lire constitue une délivrance et un acte de résistance
quelque part, et ce ne sont pas de vains mots aux prétentions de figure
de style, pas plus qu’une vue de l’esprit. Mais pour lire, encore
faut-il que le livre soit accessible à toutes les bourses. Disons que
c’est là un problème dont on peut aisément s’accommoder, un bouquin on
peut l’emprunter en Algérie, pour le moment cela ne pose pas problème.
Par contre, avec la meilleure volonté du monde, on ne peut goûter au
plaisir, jamais démodé, de la lecture si on ne sait pas lire. Question :
qu’est devenue la fameuse alphabétisation de l’après indépendance qui
fit de notre pays un parangon cité à travers le monde ? « Ouvrez une
école, vous fermerez une prison » disait Hugo. Des écoles notre pays en
a ouvert tant et plus, malgré cela les phénomènes d’analphabétisme et
d’illettrisme perdurent. L’effort d’alphabétisation post-1962 aura
concerné les travailleurs d’un secteur agricole collectivisé et d’un
tissu industriel dont on connaît et la taille et la faiblesse des
performances.
IL Y VA DONC de la place et du rôle de chaque individu dans un univers
politique en perpétuel mouvement, pas plus, pas moins. Alors reprenons
nos bâtons de pèlerins pour aller dans les campagnes alphabétiser.
L’invite s’adresse autant à l’éducation nationale, qu’à la culture et
qu’au mouvement associatif. Une seule association, en l’occurrence Iqraa,
ne suffit pas à elle seule à résorber le fléau de l’analphabétisme. Il
s’agit bien d’un fléau, et il est à se demander si le coup d’arrêt donné
à ce qui constituait une réelle avancée et un espoir ne l’a pas été
sciemment. Un homme qui ne lit pas est un homme atrophié qui ne fait
qu’écouter ce qui se dit autour de lui. Il est comme les oies que l’on
gave. Alors alphabétisons de nouveau, cet été durant les vacances
scolaires, par exemple, Alphabétiser, un terme qui contient les deux
premières lettres de l’alphabet grec, pas plus. Aussi, afin de réaliser
dans sa plénitude soit aller d’Alpha en Omega dans cette noble mission,
ce sacerdoce, il faudra, à la lumière de l’expérience des années
soixante, ne pas retomber dans la perversion d’une alphabétisation
« fonctionnelle » qui se limitait à l’apprentissage d’un glossaire
uniquement à usage professionnel.
AUSSI DES QU’UNE BRECHE se présente, il ne faut pas hésiter à s’y
engouffrer et passer pardessus les barrières que seule la subjectivité
de l’homme a élevées. L’arme du savoir n’est pas tant d’écrire
« marteau » ou « pioche » sans faire de faute d’orthographe, mais
d’aller au-delà de ce seuil en augmentant la faculté de raisonner des
gens concernés. Nous revoilà donc au cœur du débat sur le libre arbitre.
Nous allons, parce que l’on aime le faire, nous accorder une autre
incursion dans l’univers éthéré des philosophes. D’abord avec ce regret
que personne ne lit plus aujourd’hui de bons et beaux ouvrages, la
tendance étant au peoples, sauf ceux qui écrivent, eux lisent
abondamment. Puis cette belle utopie à laquelle, tout de même, on se
refuse de ne pas croire « Le jour où les jeunes de tous les pays liront
et goûteront Naguib Mahfouz, Shakespeare, Omar Khayam, Molière, Ibn
Khaldoun, Tolstoï, Montesquieu et Kateb Yacine, peut être alors la paix
du monde sera-t-elle assurée ».
IL EST UN PATRIMOINE commun que les siècles nous légués, qui fera
prendre conscience aux hommes de leur naturelle fraternité. Mais ne nous
berçons pas trop d’illusion, les livres ont subi bien des offenses.
Encore de nos jours cette vérité du 19ème siècle n’a rien perdu de son
actualité « La plupart des livres d’à présent ont l’air d’avoir été
faits en un jour avec les livres lus la veille ». Il est vrai que la
« littérature » a été investie par ce type de personnage décrit en ces
termes « Il se prépara un grand vocabulaire et attendit toue sa vie une
idée » ou une opportunité, semblable à celle que tel produit fait face à
une demande du marché. Il est des circonstances permettant une débauche
« livresque » où l’on écrit tout sur trois fois rien. C’est le moment de
chanter « darla dirla dada… » Que ne fait-on pas pour élever le niveau
de culture des gens ! De nos jours, ce refrain s’il est tombé en
désuétude, les formules de remplacement abondent avec, les frasques de
Paris Hilton, pour ne citer que cette jeune femme qui doit sa notoriété
au seul « mérite » est d’être l’héritière de la chaîne d’hôtel du même
nom. En dehors de cela, rien, le vide intégral. « Je hais les livres,
ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. On dit qu’Hermès
grava sur des colonnes des éléments des sciences, pour mettre ses
découvertes à l’abri d’un déluge. S’il les eût bien imprimées dans la
tête des hommes, elles s’y seraient conservées par tradition. Des
cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement
les connaissances humaines »
LES JEUX TELEVISES, sont des plus révélateurs quant au niveau culturel
des gens. Demandez leur une date de leur histoire ou de l’histoire
universelle, ils se planteront, mais si vous évoquez les potins en cours
sur Brithney Spears ou Madonna, ils en savent parfois plus que
l’intéressée elle-même. La «peopolisation» et le storytelling pires
ennemis du livre ! C’est une réalité. L’abrutissement globalisé est en
ordre de marche, aidé de ses instruments idéologiques.
ON ABOUTIT à la banderole de Lens, lors du match opposant cette ville du
nord de la France au Paris Saint Germain. Le racisme franco-français va
s’y déchaîner, pour la première fois, pour autant que nous sachions.
Et ces retraités qui s’ennuient à mourir, font peine à voir, avec leur
feuille de carton à la main, cherchant une place pour poser leur séant
sur une murette, et reprendre avec d’autres retraités la conversation de
la veille, ou alors rabâcher les mêmes trucs. L’ami fidèle était le
titre du livre des nos enfants après 62. Qui ne s’en souvient pas avec
une pointe de nostalgie ?
Quant au monde vu par un analphabète, il est forcément tronqué. En voici
trois exemples : une jeune maman éthiopienne a failli perdre son enfant,
n’ayant pu lire les instructions sur le flacon de médicaments. Un
troupeau de bœufs de première qualité a été détruit aux Etats-Unis parce
qu’un employé ne savait pas lire et a pris un sac de poison pour des
additifs alimentaires. Enfin, un cultivateur indien s’est fait voler la
terre de ses aïeux, n’ayant pas su lire ce qu’il signait de l’empreinte
de son pouce.
Lire et en généraliser la pratique. C’est là, le coût qu’il faudra
consentir si l’on souhaite que la démocratie soit ce merveilleux
florilège auquel nous aspirons, et non un de ces fruits indéhiscents à
la saveur amère, un vulgaire maquignonnage.
Kamal Zemouri |