Recul de la démocratie
Un monde qui se privatise ?

Le recul de la démocratie dans le monde n’est pas une simple vue d’esprit. Son accélération exponentielle rend les sociétés plus anxiogènes qu’elles ne le sont déjà. Là où elle existe, les offenses qui lui sont faites, sous le prétexte fallacieux de réformes, déclenchent des réactions en chaîne. Là où elle est « programmée » les sociétés, en manque de libertés, voient sans cesse différée la salvatrice sortie du tunnel. Alors qu’il s’en fait l’ardent défenseur, parce qu’il lui doit tant et tant, la démocratie n’a pas vu le jour en Occident, version contemporaine. Etymologiquement c’est le pouvoir du peuple, celle-ci ne se résume d’ailleurs pas à un régime politique, mais requiert un état des mœurs adapté. L’habit ne fait pas le moine pas plus que le suffrage universel fait et garantit la démocratie, aussi faut-il s’intéresser aux conditions effectives d’information et de participation de la population à l’élaboration des règles qui organisent le «vivre ensemble». Autrement dit - et cette fois, le rappel est signé de Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835-1840)-, il est plus exact de parler de société que de régime démocratique. Il est ainsi nécessaire de s’interroger en permanence non seulement sur l’état des institutions, mais aussi sur celui des sociétés. Et force est de constater aujourd’hui qu’un peu partout dans le monde, la démocratie n’est pas au beau fixe - y compris au sein des pays occidentaux. Les récentes manifestations au Myanmar, étouffées dans l’œuf par la junte au pouvoir, malgré les milliards de paires d’yeux braquées sur elles, rappellent ainsi ce triste constat qu’il ne suffit pas d’inventer la démocratie pour que s’impose partout cette forme de société, et que l’on puisse siffler la «fin de l’histoire». Exporter la démocratie est devenu le credo de la fameuse autoproclamée communauté internationale : Elle suggère que, les Occidentaux, qui ont tout fait afin d’apparaître comme les maîtres et la conscience du monde, soient les seuls habilités à dicter, unilatéralement, les normes d’une nouvelle civilisation universelle et à en sanctionner ce qu’ils jugent être des manquements. C’est contestable et cela ne marche pas. Cette conviction que partagent, sous des formes différentes, Américains et Européens, commence à être sérieusement battue en brèche. Aussi, les «examens de passage», sont-ils suivis à la loupe et les admonestations de la «communauté internationale» concept qui mérite à lui seul un débat, sont à géométrie variable. Une chose est certaine, la voie ainsi empruntée n’est pas la voie idéale pour mettre tout ce beau monde en accord. Va-t-on vers une société de divertissement contrôlée par un programme global dans laquelle l’abondance sera offerte aux masses comme une sorte d’opium ? Il n’ y a pas que les marxistes à parler aujourd’hui d’opium des peuples ! Ce propos a été émis au cours de la première moitié du siècle écoulé. S’il en était ainsi, annonçaient les oracles de l’époque, on pourrait, à bon droit, définir la civilisation postindustrielle comme «l’universelle conspiration contre toute espèce de vie intérieure»                                                                                                                   Arbitrairement, nous avons choisi, les Etats-Unis, l’Inde, la Russie, la France, Israël et l’Algérie pour illustrer notre analyse.
Une idée généreuse la démocratie, mais qu’en reste-t-il ? Le recul de la démocratie et des libertés publiques ? On ne s’en cache plus, le sujet n’est plus tabou.
Commençons par ce que tout le monde décrit, unanimement, comme la plus puissante démocratie du monde, les Etats-Unis. Tolérance du Ku Klux Klan et des sectes, vente libre d’armes aux citoyens, à partir de 12 ans dans certains états, constituent quelques unes des curiosités propres à la démocratie chez l’Oncle Sam. Avec l’administration de George Bush, le 11 septembre aura été prétexte à toutes les dérives antidémocratiques telle que le Patriot Act, qui restreint fortement les libertés publiques dans le pays. Les offenses faites à la démocratie croissent de façon exponentielle. C’est tout juste si l’on se voile la face. L’imposture néoconservatrice a volé en éclats, et le feu sacré des débuts de la guerre d’Irak a diminué d’intensité.
Tocqueville spécula sur le futur de la démocratie aux États-Unis, et sur des dangers potentiels « à la démocratie » ainsi que des dangers « de la démocratie ». Il écrivit de la démocratie qu’elle a une tendance à dégénérer en ce qu’il décrivit comme « le despotisme radouci ».
Le bilan de G. W. Bush est catastrophique, et pour en mesurer le degré il n’y a qu’à comparer les années Clinton et les années Bush. Ce dernier prend comme excuse les événements du 11 septembre 2001 qui ont, selon lui, plongé l’Amérique et le monde occidental en général dans la récession, mais tout cela est complètement faux. En effet, les économistes s’accordaient déjà avant le 11 septembre, pour annoncer une prochaine une récession. Nous y sommes en plein, et c’est ce thème que nous allons traiter la semaine prochaine.
Ces élections resteront gravées dans l’histoire car il ne faut pas oublier que le gouverneur de Floride a fait une tentative de trucage des élections en faveur du candidat Républicain qui s’avère être son frère, c’est ce qu’on appelle une affaire de famille. Naegelen a du se retourner dans sa tombe.
La présidence de Bush est caractérisée par l’accent mis sur la prérogative de l’exécutif au détriment des autres pouvoirs, ce qu’on retrouve par exemple dans l’executive order (décret présidentiel)
Revenons sur cette opinion du très controversé Edgar Morin. Pour cet avocat philosophe et sociologue (actuellement chercheur au CNRS) et qui fut défenseur de Messali Hadj, il n’est pas vain de s’en souvenir, une évidence saute aux yeux « Les Etats-Unis forment un empire très ambigu. Ce qui est curieux, c’est que, si l’on prend l’Empire romain, qui est un empire né de la conquête la plus horrible, la plus violente, il aboutit au bout de deux siècles à l’édit de Caracalla, qui donne la citoyenneté à tous les habitants de l’Empire, quelles que soient leur nationalité, leur ethnie. Or, pour les Etats-Unis, le processus est inverse. Ils commencent par l’édit de Caracalla : ils donnent à tous les émigrés, d’où qu’ils viennent, la nationalité américaine, et sont en cours de vouloir se transformer en empire, sans avoir la même rigueur que l’empire soviétique ou nazi. Bien entendu, cet empire, surtout à l’époque de la guerre froide, a pu être très dur. C’est pourquoi les tenants de la démocratie - la démocratie est un thème sorti victorieux de l’effondrement du socialisme réel- peuvent critiquer les limites de la démocratie américaine, mais ils ne peuvent pas discréditer totalement le système américain »
Le thème de la démocratie est porteur, il est très fort là où il y a dictature, servitude, et absence de libertés. Dès qu’on acquiert un minimum de libertés, ce type de démocratie paraît aussi banal que le pain ou l’oxygène. Une fois réalisée, la démocratie n’est donc plus un projet. Voilà le chapitre USA clos.
Passons au sous continent Indien avec ses mouroirs, sa misère et son système de caste, dont les intouchables constituent le segment social le plus emblématique. Le système de castes hindou a été un facteur fondamental dans l’inaccomplissement intégral de la démocratie indienne. On reste sur un goût d’inachevé. Expression du conservatisme d’une société fortement hiérarchisée et socialement stratifiée, le système élitaire, en particulier dans la « ceinture hindie » dans le nord du pays, a assuré la domination rituelle, mais aussi socio-économique et politique, des hautes castes. Il en aura résulté une contradiction entre démocratie réelle et formelle. Mais, comme le montre bien une étude exhaustive, l’Inde connaît depuis les années 1980 une «révolution silencieuse» mettant en scène les basses castes, désormais acteurs centraux de la vie sociale et politique tant au niveau régional qu’au niveau national. Dans un ouvrage éclairant sur le rôle décisif de Bhim Rao Ambedkar, architecte de la Constitution indienne, dans l’émancipation progressive des intouchables, il est mis en avant la complexité d’une société où les luttes de castes se superposent aux autres grands clivages sociaux et sociétaux (classe, religion, ethnicité). Alors que les grands partis ont longtemps refusé de prendre en compte la caste comme « entité sociale pertinente », ils sont désormais obligés de faire avec. Ce faisant, la caste est paradoxalement devenue un vecteur de démocratisation de la vie politique dans la plus grande démocratie de la planète. L’essor économique, et c’est le cas de l’Inde, n’a pas, systématiquement, les effets attendus par la population en matière d’accès à la vie politique. Ce n’est pas à tort que l’on parle d’économie émergente et non de démocratie émergente. En Inde, le terme intouchable prend une connotation à laquelle nous ne sommes pas habitués. Seul point commun, elle est tristement rédhibitoire.
S’agissant de la Russie maintenant, on peut dire que cet immense pays, comme son voisin chinois, reflète les peurs d’un Occident atteint du réflexe obsidional. Hillary Clinton qualifiait récemment l’élection russe de « grande date dans le recul de la démocratie en Russie » Confondant recul et repli stratégique. « L’élection n’a été ni ouverte ni démocratique, et le peuple russe a été privé de la possibilité de choisir ses leaders… » Surtout ceux téléguidés de Washington, c’est ce que l’on garde de dire. Dès lors, comment expliquer la régression des institutions démocratiques ? Où se situent les responsabilités ? Revient-on à des modes autoritaires de gestion des rapports de force ? La Russie qui a décidé de se reprendre, après le pathétique épisode d’Eltsine, et d’atteindre cet objectif, à petits pas, comme les chinois, se démarquant de l’ouverture tout azimuts de Gorbatchev (corruption). Prudence donc et démarche propre à une réelle transition sont donc de mise, ce qui fait grincer des dents l’occident qui aurait souhaité que les russes fassent le grand plongeon, si près du précipice il y a encore peu de temps.
Pour le reste, Poutine est un patriote et un nationaliste. A Bucarest, lors du sommet de l’OTAN, Bush lui-même a été obligé de reconnaître que Poutine « aimait son pays ! » A quelques mois de la fin de son mandat le président américain reconnaît à son homologue russe que «son but est de laver l’honneur de la Russie, d’en faire un pays respecté et moderne, et, jusqu’à un certain point, de la démocratiser. Notre intérêt est d’accompagner ce mouvement même si nous le jugeons trop lent, même si nous voudrions inverser l’ordre des facteurs. Que pouvons-nous faire, sinon l’accepter? A moins de déclarer la guerre à Moscou... » En vérité, les Occidentaux doivent se prémunir contre l’illusion d’une démocratisation instantanée. La démocratie, en Russie comme dans le monde arabe, ne surgit pas spontanément. Il faut du temps pour l’enraciner, a fortiori dans un pays qui a connu mille ans de despotisme et soixante-dix ans de congélation communiste. Chacun a sa propre expérience historique et à fortiori une dialectique particulière, et les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Seuls les russes savent s’il faut nationaliser ou privatiser l’industrie pétrolière? Elire ou nommer les gouverneurs? La Russie va se moderniser n’en doutons pas, mais à son rythme et à sa façon. C’est son droit.
A la France et au « Sarkozysme » d’être passés au peigne fin : peut on appeler ainsi, désormais, le système français, où le parlement et le gouvernement sont court-circuités par le chef de l’Etat ? L’Hexagone est dans l’œil du cyclone. Pour Dominique Rousseau, directeur du Centre d’Etudes et de Recherches Comparatives Constitutionnelles et Politiques, les atteintes portées aux droits des citoyens et à la séparation des pouvoirs dessinent une société qui désarme ses membres pour mieux les contraindre. Le président français est carrément accusé de dérive quasi monarchique
Selon bien des observateurs de la vie politique française, tant de droite que de gauche, la France serait atteinte dans ses libertés fondamentales. Le constat est que la société française est en fait tout entière résorbée dans la personne du Président, qui fait revivre une vieille et funeste formule : « L’État, c’est moi ! » Il y aurait donc un déni de démocratie ? Les français n’y vont pas avec le dos de la cuillère. A l’appui de ce premier bilan des actes jugés liberticides, une probable remise en cause de droits constitutionnels tel que celui de grève sérieusement malmené par le service minimum et celui de l’éducation mis en danger par la privatisation rampante de l’université. Et puis il y a eu cette entorse au droit à une répartition équitable de l’impôt, avec les exonérations fiscales pour les grandes fortunes. Ainsi, les Français, jaloux de leur atypisme, voient un projet global se profiler à leurs dépends, non visible quand on prend chaque mesure individuellement, mais des plus clairs quand on les rattache les unes aux autres. La décision du président français, de réintégrer le commandement militaire de l’OTAN, l’envoie de renforts en Afghanistan, sans en avoir référé au Parlement, a semé le trouble dans le sérail politique. Ces décisions sont interprétées comme un alignement sur la politique d’un George W Bush en fin de mandat et un coup fatal porté à la spécificité française, œuvre du général de Gaulle, autant en Europe que dans le monde.
Un mot tout de même sur Israël ne serait pas de trop. Cet état est régulièrement présenté comme parangon régional de démocratie. En fait ce pays rassemble la plus grande communauté religieuse ultra orthodoxe, on a vu ce qu’il en était avec l’assassinat de Rabbin. Les démocrates sont muselés quant ils ne sont pas liquidés ou excommuniés, tel cet israélien divulguant un secret de Polichinelle, soit l’existence de la bombe atomique dans le pays. La démocratie, en ce cas, devient un leurre, une vitrine. Rien n’est plus facile que de berner une opinion publique par un savant saupoudrage de démocratie, comme avec de la poudre de Perlimpinpin. Les «faucons» y dominent la scène politique. Professeur de sociologie à l’université de Tel-Aviv, Eliezer Ben Rafaël estime que le projet des pères fondateurs fait l’objet, envers et contre tout, d’un consensus parmi les juifs «Ce que l’idéologie sioniste appelle le rassemblement des dispersés représente l’un de nos principaux défis» Pour le député israélien Ahmad Tibi, Palestinien de citoyenneté israélienne, il existe une profonde incohérence dans la conception de la démocratie dans ce pays. « Israël se qualifie de démocratie juive, mais il y a contradiction entre le terme de démocratie et la référence ethnique. Comment parler d’égalité dans un cadre de ségrégation raciale comme celui que nous vivons ? La conception de la démocratie en Israël se fait au seul profit des personnes juives et exclut de son champ toutes les autres. » Pour le romancier israélien, Igal Sarna « la, démocratie israélienne a été kidnappée par l’armée » Israël, qui se glorifie, plus à tort qu’à raison, d’être la seule démocratie au Moyen-Orient, vote régulièrement des lois étonnamment racistes qui sont explicitement discriminatoires à l’encontre de ses propres citoyens La Loi sur la Citoyenneté rejoint ainsi la cohorte de lois israéliennes qui cherchent à protéger « l’équilibre démographique » de la présence accrue des non-juifs : des lois qui empêchent des citoyens naturalisés israéliens non-juifs de vivre avec leurs familles, des lois qui interdisent aux enfants non-juifs d’immigrants de demander la citoyenneté, des lois qui autorisent des tests ADN sur des immigrants pour s’assurer de leur origine juive, et, bien sûr, et ce ne sont pas les moindres, les lois racistes inhumaines de l’occupation. Alors que les dérives de la « démocratie israélienne » sont apparentes pour tous ceux qui veulent bien les observer, cette Loi sur la citoyenneté, en particulier, rappelle tellement les lois de citoyenneté et de résidence votées par le régime d’apartheid d’Afrique du Sud (qui se réclamait aussi - et c’est intéressant- de la démocratie) que la comparaison entre les deux est inévitable. Quant aux voisins d’Israël, ils ne disent mot craignant une contagion démocratique pour le cas ou… ce qui ne risque pas de se produire de sitôt.
En Algérie, c’est un jour oui, un jour non (bien qu’on s’en défende), tout se calque sur l’optimisme ou le pessimisme induit par les incessantes et perturbantes fluctuations du cours des hydrocarbures. Ce n’est ni sain ni simple ! Fin 2007 début 2008, jamais le prix du baril de pétrole n’avait atteint des tels sommets. Le landerneau politique de notre pays présente une profonde césure : d’un côté les rois fainéants qui estiment que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et les autres, préoccupés par l’après pétrole et qui rêvent d’un miracle économique à l’algérienne fruit du génie des Algériens et de leur volonté d’entreprendre.
Pour toutes ces démocraties les unes en devenir les autres en mauvaise passe pour avoir remis au goût du jour la machine à remonter le temps, il y a ce que l’on peut appeler le politiquement paradoxal et de moralement rédhibitoire. Soit certaines constantes de politiques nationale ou encore, des attitudes que le degré de récurrence élève au rang de mœurs. Comment a-t-on pu imposer un système colonial sans se renier, et persister, aujourd’hui, en soutenant des régimes despotiques. Comment laisser faire des évènements comme ceux, tous récents de Jena en Louisiane en renvoyant dos à dos, comme si de rien n’était, Ku Klux Klan et Blacks panthers ? Comment tolérer un épouvantable système de castes dans la plus grande démocratie, par le nombre de partis politiques, de la planète ? Quelle prétention à se dire démocrate, de la part d’un état pratiquant une politique raciste envers ses propres concitoyens et belliqueuse envers son voisin. Dans notre pays, échappons-nous à cette règle ? Pour l’heure l’Algérie est classée au registre des nations en transition, même si cette dernière se fait pesante. Alors, le paradoxal et le rédhibitoire sont là au cœur même de cette transition gelée chaque fois que le prix du baril d’or noir connaît une embellie. En attendant, l’exercice pédagogique qui consiste à évacuer, définitivement des esprits, l’infécond et misérable monopartisme, est une réussite. Reste à dépasser le stade du simple effet d’annonce, les Algériens sont prêts pour les phases suivantes.
Pourtant, tout s’était bien enclenché. Dès le 19ème siècle, l’idéal démocratique a connu un développement remarquable, notamment dans les sociétés occidentales, en proie à de profondes mutations économiques et sociales. La révolution industrielle, la consolidation du capitalisme, et la naissance d’une classe ouvrière combative aidant, toutes les grandes monarchies d’Europe occidentale, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ont adopté une constitution limitant ou encadrant le pouvoir royal, en accordant une part plus ou moins importante du pouvoir politique à des représentants élus, sur le modèle de la Grande-Bretagne, berceau du régime parlementaire. Dans le cadre de ce mouvement, le droit de vote connaît des extensions successives, jusqu’à devenir universel dans la plupart des sociétés gagnées à l’idée démocratique. Quant aux types de démocraties, ils sont de plus en plus nombreux à se déclamer d’une spécificité qui les tue dans l’œuf, à peine nés. Telle la démocratie participative et autres, nous on a eu la démocratie responsable. Ça voulait dire quoi ? Que seuls les dirigeants étaient capables de diriger et que les autres tous les demeurés ? Le rajout d’épithètes n’est guère rassurant, il est même malsain, quant le terme démocratie se suffit amplement à lui-même, comme celui de république d’ailleurs, sauf que chez nous elle se dit démocratique et populaire. Vers quoi s’achemine le monde ?
La démocratie n’est plus qu’une coquille vide. Ce n’est pas une interrogation mais une évidence. Il est des espaces géographiques où les citoyens n’ont pas accès à l’information pas plus qu’à un niveau d’instruction suffisant, pour leur permette de participer au débat politique. Si en ce début de troisième millénaire, on ne vient pas au monde avec un destin d’ectoplasme, on est assuré de le devenir à terme, là où rien ne le prédisait pourtant. Le nivellement par le bas est en marche forcée. Là où les sociétés se défont, le peuple devient un public, l’habitant un usager, le citoyen un consommateur et le travailleur un outil. Le modèle a atteint ses limites. Et les gouvernements dans tout cet embrouillamini, quelle place leur reste-t-il ? Il faut se rendre à l’évidence que les véritables maîtres du monde ne sont plus les gouvernements, mais les dirigeants de groupes multinationaux financiers ou industriels, et d’institutions internationales opaques (FMI, Banque mondiale, OCDE, OMC, banques centrales). Or ces dirigeants ne sont pas élus, malgré l’impact de leurs décisions sur la vie des populations. La démocratie a du plomb dans l’aile, un poids très pesant et même paralysant, celui des multinationales dont les flux financiers a depuis longtemps dépassé celui des états. La crise actuelle, qui arrive telle un Tsunami des Etats-Unis, en est la démonstration. Le pouvoir de ces organisations s’exerce à l’échelle planétaire, alors que le pouvoir des états se réduit à une dimension nationale, et n’en finit pas de se corseter. Le pouvoir a donc changé de mains, depuis un bail. N’affectons pas la surprise ! Leur dimension transnationale, le fait qu’elles soient plus riches que les états, ce qui les met en situation de principales sources de financement des partis politiques de toutes tendances et dans la plupart des pays, placent ces organisations au dessus des lois et du pouvoir politique, au dessus de la mêlée. En un siècle, le monde est passé de l’espoir à l’illusion démocratique. Les responsables des organisations qui exercent le pouvoir réel n’étant donc pas élus, et le public n’étant pas informé de leurs décisions, la démocratie est implicitement remise en cause.
Pour les pourfendeurs de la globalisation, l’ensemble des traités, des accords économiques, n’auraient qu’un objectif impossible à avouer à la face du monde, celui de diluer pour mieux le transférer le pouvoir des états au profit des organisations non élues. L’un de ces pourfendeurs résume la situation par cette saillie «nous n’avons pas le choix du plat mais nous avons le choix de la sauce. Le plat s’appelle nouvel esclavage, avec sauce de droite pimentée ou sauce de gauche aigre-douce» Il est vrai que tous les ingrédients d’une explosion se trouvent maintenant réunis.
Tout continue d’évoluer en catimini, tant il est vrai qu’une suspension proclamée de la démocratie n’aurait pas manqué de provoquer une révolution. C’est pourquoi il a été décidé de maintenir une démocratie de façade, et de déplacer le pouvoir réel vers de nouveaux centres. Les citoyens continuent à voter, mais leur vote a été vidé de tout contenu. La conviction des Français se renforce chaque jour qui passe. Ils votent pour des responsables qui n’ont plus de pouvoir réel, qu’ils aient ou non accepté de jouer ce rôle. Et c’est bien parce qu’il n’y a plus rien à décider que les programmes politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche, en sont venus à tant se ressembler, dans les démocraties occidentales. Même la sacro-sainte alternance ne veut plus dire grand-chose.
Le pouvoir de type représentatif ou électif, s’il est encore localisable géographiquement devient de plus en plus une formalité, une convenance pour sauver les apparences. Le pouvoir réel est global et planétaire. Il est le privilège de ceux qui contrôlent le système financier et la production des marchandises ainsi que, indirectement, ses outils majeurs la technologie, l’énergie, la monnaie, et l’information. Il n’y a donc ni alternative, ni échappatoire, il fonce selon les uns droit dans le mur, selon les autres vers une ère de félicité. Il constitue de ce fait un nouveau niveau d’organisation de la civilisation. Mais y aura-t-il prééminence de telle ou telle civilisation sur les autres ? Le monde est sur le fil du rasoir. Faut-il contester globalement cette forme de mainmise sur la planète ? L’avènement de ce type de pouvoir est-il une criante nécessité ? Au vu des risques majeurs encourus par notre planète, on ne peut que répondre par l’affirmative. Et aussi se rappeler que tout ce qui, aujourd’hui, obéit à la loi des grands ensembles, a été au départ motivé pour une noble cause: prévenir une nouvelle guerre mondiale qui, à l’ère atomique, signifierait la fin de la civilisation. Mais la question est de savoir au service de quels objectifs et de quels intérêts ce pouvoir global doit-il être, par qui doit-il être exercé, et par quels contre-pouvoirs doit-il être contrôlé et équilibré. En elle-même, la mondialisation n’est pas négative. Potentiellement, elle est en mesure, si la volonté politique de le faire est patente, d’aboutir à l’établissement d’une paix mondiale durable et une meilleure gestion des ressources. Mais si d’aventure elle se mettait au service d’une élite en persistant dans l’orientation néolibérale qui semble être la sienne, un nouveau type de totalitarisme, avec «la marchandisation intégrale des êtres vivants, la destruction totale de la nature, et des formes inédites d’esclavage » ne tarderaient pas à prendre une ampleur inquiétante pour l’équilibre planétaire.
En 1982, dans la revue « Esprit » on pouvait lire ceci « L’imposture totalitaire a fini par éclater » Puis cette terrible prophétie « et c’est comme si notre monde avait perdu son avenir : la décomposition des sociétés capitalistes n’annonce plus rien. Cette vérité provoque le désarroi » Ce peut être une ouverture, l’occasion d’inventer autre chose. Mais rien n’a été inventé depuis et la démocratie dans le monde, là où elle a pris de la bouteille et là où elle en est à ses premiers balbutiements, se heurte de front au mur de l’argent.

Kamel Zemouri

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