Microélectronique et Nanotechnologies
La science et le
non-sens« De toute évidence, on
ne peut rien faire sans prise de conscience. C'est donc le commencement,
presque par définition. Mais la véritable prise de conscience vient de
l'expérience et de la confrontation au monde. Vous ne prenez pas d'abord
conscience et agissez ensuite, vous prenez conscience en agissant. […]
On parvient ainsi à une lucidité à laquelle jamais on ne parviendrait en
assistant à une conférence. Il y a donc interaction entre prise de
conscience et action. » Noam Chomsky
LLe présent article aborde l'évolution de la microélectronique et les
nanotechnologies et des perspectives en précisant quels sont les goulots
d'étranglement dans un monde en perpétuelles mutations et changements
sur les plans politique, économique et social. Les technologies
microélectroniques ont été au coeur de la croissance économique mondiale
et de la révolution sociale du dernier demi-siècle, et leur croisement
prochain avec les nanotechnologies va développer en aval les produits et
les usages sociaux des vingt prochaines années. Elles constitueront donc
un secteur vital pour l'avenir économique de notre pays. Il est par
conséquent nécessaire, d'une part de constituer un potentiel
d'innovation local dans les segments de la microélectronique où la
recherche fondamentale se rapproche du marché, et d'autre part de créer
une capacité de recherche non orientée dans les nanotechnologies, pour
faire face aux changements imprévisibles et aux chocs économiques.
Dans ces domaines, il est donc indispensable que les activités
scientifiques au niveau des laboratoires de recherche universitaires et
des programmes nationaux, soient clairement visibles et identifiables
pour chacun des partenaires. Depuis notre indépendance, nos universités
semblent fonctionner sur le même mode ! Près de trois décennies à devoir
courir derrière les mutations contemporaines au lieu de s'y adapter et
de les anticiper pour mieux les maîtriser. Et pourtant, c'est dans ce
contexte et dans le but d'éclairer l'opinion publique pour favoriser une
prise de conscience individuelle et collective - une prise de conscience
qui ne semble pas avoir atteint la classe politique - des véritables
enjeux des mutations du secteur des semi-conducteurs et sur son effet
levier sur l'économie mondiale, que nous avons poursuivi la réflexion à
travers des articles d'éclairage scientifique et stratégique. Les faits
concrets présentés que nous illustrons davantage à travers cette
contribution de synthèse permettront d'affirmer que les idées élaborées
comme solutions de rechange comme alternative à la voie technologique
sont susceptibles de définir plus clairement les buts et les moyens pour
un véritable développement scientifique et technologique.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, je tiens à signaler aux lecteurs de
La dépêche que cette contribution a déjà fait l'objet de publication
dans un quotidien national et à préciser que celle-ci est basée
principalement sur les résultats des travaux du sénateur des Côtes
d'Armor monsieur Claude Saunier, le fruit d'enquêtes, de rencontres,
d'exposés-débats et d'audition de 110 experts de France, d'Allemagne,
des Etats-Unis, de Taiwan, du Japon et de la commission européenne1. Le
rapport cité en référence a été adopté à l'unanimité par l'office
parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques le
21 janvier 2003.
ENSEIGNEMENTS A TIRER POUR L'AVENIR
Le drame de chaque société sous-développée est essentiellement d'ordre
civilisationnel2. Le peuple Algérien ne pourra ni comprendre, ni encore
moins, résoudre son problème tant qu'il n'aura pas pénétré le mystère
qui est derrière le bouleversement auquel nous avons eu affaire depuis
un demi-siècle.
Le problème - nous l'avons montré ailleurs - est que les choses se
déroulent sous nos yeux sans toutefois franchir le seuil de la
conscience, c'est notre ignorance, le reflet de notre décadence. Ce
constat est assez naturel dans une société où la perception de la valeur
s'est portée vers les services, les biens et les usines clés en main
plutôt qu'aux composants qui permettent de les faire fonctionner. Ils
sont omniprésents et qu'ils irriguent la vie économique et façonnent les
comportements sociaux tout en ayant une existence quasi confidentielle.
Peu d'objets sont aussi discrets qu'une puce de silicium, d'autant que
sa complexité est occultée par son boîtier, qui n'a lui, pratiquement
pas évolué depuis 30 ans. Elle parait simple, cette banalité exclut que
l'on puisse percevoir qu'elle est à la fois un condensé de science et de
développement technologique de très haut niveau et, dans le même temps,
un facteur de progrès socio-économique sans égal depuis la
généralisation de l'électricité. Il y a motif à préoccupations, car en
fait, nous avons tendance à les prendre à la légère, sans véritablement
aller au fond de leur signification à travers une action en profondeur.
Peut-être qu'un message doit être perçu au moins trois fois avant de
franchir le seuil de la conscience, comme le soutiennent les
publicitaires. Ou que le temps de digestion est lent, et d'autant plus
lorsqu'il s'agit d'informations et de réflexions susceptibles d'exiger
un changement des habitudes de pensée et de comportements. Notre souhait
à travers cet article, est de susciter la réflexion de l'esprit
scientifique, par l'exercice de la raison, dans le but d'observer et de
comprendre les évènements contemporains tels qu'ils se sont
effectivement produits dans le passé depuis un demi-siècle et tels
qu'ils se produisent réellement à l'heure actuelle, de manière à dégager
les constantes et à les rendre prophétisables. Une démarche qui
s'inspire de la prospective - la science de l'action - le présent se
définissant en fonction de l'avenir et non pas à partir du passé.
Au niveau mondial, les efforts de Recherche-Développement augmenteront
de façon significative en microélectronique, qui verra à terme une
concentration des acteurs du secteur sur un nombre réduit en amont de
pôles d'excellences et sur leur nombre croissant en aval. Ceci se
traduit par l’accroissement des échanges mondiaux et à une
internationalisation des accords entre grandes entreprises, ceux-ci
permettent de répartir les coûts élevés des investissements en amont et
les économies d échelles et de gamme de les amortir (A titre d'exemple,
en 2001, les fabricants américains de semi-conducteurs ont exposé pour
12 milliards de $ de dépenses de Recherche-Développement, alors qu'une
usine servant à fabriquer des tranches de Silicium de 200 millimètres
(mm) de diamètre coûtait 1,5 milliard de $ en 2000, pour des tranches de
300 mm, le coût était de 2,5 milliards de $ en 2003, et en 2010, pour
des unités de 450 mm, de l'ordre de 10 milliards de $3. Soit, dans ce
dernier cas, le coût de six centrales nucléaires.
Cette orientation correspond à une évolution de la microélectronique
dans le monde, et la réorganisation de la Recherche-Développement au
niveau national ne pourrait être efficace que si elle s aligne davantage
sur les tendances de l évolution de la Recherche-Développement au niveau
mondial. Il n'y aura ni développement économique, ni rayonnement
international, s'il n'y a pas un investissement fort sur les bases du
développement scientifique et technologique prises dans son ensemble et
leur adéquation aux réalités de la révolution scientifique et
technologique actuelles : éducation et formation, enseignement des
sciences et de la technologie, et la recherche scientifique et
développement technologique dans les secteurs à la pointe des
connaissances. S'il faut conduire ensemble des exercices de réflexion
stratégique, il serait utile et indispensable de travailler en synergie
avec ces trois composantes essentielles : les pouvoirs publics, les
industriels patriotes gagnants aussi bien locaux qu'expatriés qui ont
leur autonomie complète et pleine de réflexions, de décisions, et enfin
les scientifiques qui seront appelés à développer leur action, à
déployer les éléments d'explications et de convictions envers la
population, ce n'est pas pour faire plaisir, mais parce que c'est une
vraie urgence et une vraie stratégie4.
STRATEGIE INDUSTRIELLE OU POLITIQUE INDUSTRIELLE ?
Dans ce contexte, il serait donc illusoire de parler d'une stratégie
industrielle dont tout laisse penser qu'elle est improvisée par nos
économistes décideurs, alors qu'on devrait préconiser une politique
scientifique et technologique et développement industriel. Outre la
consolidation des réformes dans le système éducatif, le développement
industriel du pays requerrait la formulation et la mise en œuvre de
politique de développement technologique visant à accroître ses
capacités dans quatre domaines, d'ailleurs interdépendants et ce,
conformément aux recommandations de la conférence des ministres chargés
de l'application de la Science et de la Technologie au développement en
Afrique CASTAFRICA II tenue à Arusha en Tanzanie en 1987 à savoir5 : 1/
le choix et l'évaluation de technologies ; 2/ l'acquisition et
l'adaptation de technologies ; 3/ la mise au point endogène de
technologies ; 4/ la construction d'un potentiel national dans des
technologies de pointe. La politique dans ces quatre domaines ne peut
induire des progrès technologiques dans les industries nationales que si
elle est coordonnée et cohérente comme l'ont si bien compris et réussi
les pays émergents du Sud-est asiatique. C'est, cependant, à de telles
personnes dont il est question ci-dessus qu'on laisse prendre la
direction, infiniment plus complexe, de l'avenir économique et les
répercussions sociales du pays. Quand le public réalisera notre faillite
de nos croyances pédagogiques, économiques et sociales, il se demandera
peut-être comment remédier à cette situation. Ce serait alors une vraie
trahison de suivre une voie autre que celle qui est juste et rationnelle
et d'employer l'esprit à la justifier. Ceci dit, lorsque l'ignorance
s'érige en un système de gouvernance, cela ne pourrait que pérenniser
notre décadence.
EMERGENCE DE LA
MICROELECTRONIQUE
ET DES MICROSYSTEMES
AU NIVEAU NATIONAL
ET INTERNATIONAL
L'histoire rétrospective de l'évolution des technologies en question
nous apprend qu'à l'origine du bouleversement auquel nous avons eu
affaire durant le dernier demi-siècle sur les plans politique,
économique et social fût la découverte du transistor à semi-conducteur
par Brattain et Bardeen de Bell Labs en 1947. Certains lecteurs se
souviennent encore du passage des gros postes de radio ou de téléviseurs
à tubes aux "transistors". Cependant, nul ne pouvait alors prévoir ces
applications, pas plus que l'on ne peut cerner les applications des
développements technologiques actuels. Les avancées technologiques ont
été nourries par une maturation de plusieurs décennies. En effet, le
développement dans le domaine de la technologie des couches minces a
permis de donner une impulsion à l'évolution des dispositifs à
semi-conducteur. Ensuite, les progrès individuels enregistrés par les
diverses technologies telles que celles du vide, les matériaux,
l'optique, la chimie, les outils d'analyse et diverses autres techniques
ont été associés pour développer des circuits et des dispositifs à
semi-conducteur très fins, ont rendu possible par un effort de
miniaturisation à réduire depuis 1960, la taille des composants d'un
facteur supérieur à dix mille. Ces dispositifs et circuits à travers une
maîtrise avérée du processus de miniaturisation ont conduit à
l'émergence d'une technologie à caractère très multidisciplinaire
appelée : la microélectronique. Ce phénomène a été pensé, planifié et
réalisé de façon constante et progressive depuis plus de quarante ans.
Pour l'illustrer, nous donnerons deux points importants1 :
1. Dans une conférence tenue en décembre 1959, à l'Institut californien
de technologie, et devenue depuis mythique, le prix Nobel de physique
Richard Feynman s'était interrogé sur la possibilité de faire tenir les
collections de la Bibliothèque du Congrès, du British Museum et de la
Bibliothèque Nationale - soit 24 millions de volumes - sur une tête
d'épingle de 1,5 mm de diamètre. Cet exemple à l'appui, il avait
circonscrit les principales problématiques de ce qu'est devenue la
microélectronique.
2. Depuis quarante ans, les spéculations de Feynman ont été constamment
relayées - et mises en oeuvre - à l'aide de moyens humains et financiers
impressionnants par la communauté scientifique et par l'industrie.
L'appel de Feynman a eu pour écho les formulations de Moore, qui en
1965, puis 1971, a énoncé, à l'appui des travaux sur les transistors,
puis les microprocesseurs, sa célèbre loi aux termes de laquelle la
puissance des composants doublerait, à taille égale, tous les dix-huit
mois. Le secteur des semi-conducteurs a répondu à cette axiomatique
ambitieuse en réussissant, par sauts technologiques successifs, à
organiser la réduction géométrique des composants. Cette régularité du
processus de miniaturisation a également été une des conditions de son
succès. Linéaire lorsqu'on l'évalue sur une longue période, il s'est
effectué par paliers : chaque fois que l'industrie "sortait" une
nouvelle génération de puces, la génération suivante était planifiée
avec une constante de temps de trois ans. L'autre fait marquant au
courant des années 80 est l'apparition des fonderies de silicium et la
disponibilité des outils d'aide à la conception CAO (Conception Assistée
par Ordinateur) très puissants qui ont permis de séparer la conception
de circuits intégrés des opérations de traitement de silicium
(fonderies) qui peuvent être situées dans un autre pays. Ces fonderies à
travers les services CMP (Circuits-Multi-Projets) offrent la possibilité
de fournir rapidement des petites séries à des prix compatibles avec les
solutions traditionnelles.
La notion du CMP consiste à regrouper sur un même jeu de masques et un
même lot de tranches de silicium, un grand nombre de circuits
élémentaires dans le but de réduire le coût de réalisation de projets de
circuits intégrés et donc de permettre l'accès à cette technique à des
laboratoires de recherche relevant d'institutions de recherche,
d'universités et d'industries. L'intérêt du CMP a été mis en évidence
aux Etats-Unis dès 1978 par les professeurs Carver Mead et Lynn Conway à
la University of Southern California qui ont démarré un service MPC
(Multi Project Chip) dès 1979 avec la Société XEROX. Ce service baptisé
MOSIS (MOS Implementation System) est sous contrôle de DARPA (Defense
Advanced Research Projects Agency) et il est couramment utilisé pour
l'enseignement, la recherche, et l'innovation. Le CMP n'est d'ailleurs
que l'un des éléments d'une vaste opération destinée à démythifier la
conception de circuits intégrés.
Que font les gouvernements au niveau mondial ? Plus de 22 pays ou
régions du monde ont créé des programmes spéciaux afin de soutenir le
développement de leur industrie microélectronique. Aux Etats-Unis, le
programme MOSIS fournit des services de fabrication de puces aux autres
universités et aux membres de l'industrie. Au Canada, la Société
Canadienne de Microélectronique (SCM), financée par le gouvernement
fédéral par l'intermédiaire du Conseil de Recherches en Sciences
Naturelles en Génie (CRSNG), aide à la création d'infrastructures dans
les universités. Elle fournit postes de travail, logiciels et
installations d'essai et de fabrication aux chercheurs universitaires
qui conçoivent et testent les nouvelles puces intégrant les dernières
technologies. En Europe, l'Union européenne soutient la recherche en
microélectronique par le programme Esprit et par l'intermédiaire du
groupe Europractice, qui permet aux universités, aux instituts de
recherche et aux petites entreprises d'accéder à des services de
fabrication de puces. Taiwan, depuis 1980 mène une campagne efficace qui
lui a permis de se hisser au quatrième rang des fournisseurs mondiaux de
puces électroniques. En 1992, le National Science Council de Taiwan a
mis sur pied un centre d'implantation de puces destiné à soutenir la
conception des puces électroniques dans les universités. La stratégie
cohérente de formation, de recherche, et de fabrication appliquée par
Taiwan a permis à ce pays de devenir une puissance mondiale en
microélectronique. Le financement disponible à Taiwan pour le soutien de
la recherche et des infrastructures universitaires est estimé à plus
d'une centaine de millions de dollars par année6.
Les microsystèmes MEMS (Micro-Electro-Mechanical-Systems), dérivés de la
microélectronique, ont fait leur apparition durant les années 90. Ils
associent les fonctions numériques, soit à des fonctions analogiques -
comme des téléphones portables - soit à des capteurs d'environnement
(magnétique, thermique, acoustique, etc.). Les microsystèmes sont en
plein développement et présentent dès à présent plusieurs dizaines de
milliards de dollars. Ils sont très présents dans plusieurs industries
(automobiles, espace, télécommunications, aéronautique, médecine,
agroalimentaire).
Dans ce contexte international, il est tout de même paradoxal qu'en
Algérie on choisisse d'investir 21 millions d'euros pour la mise en
place d'une structure technologique (Projet CDTA/M+W Zander7) pour
réaliser des circuits intégrés avec plusieurs générations de retard au
moment où existent des possibilités de les réaliser avec un embarras du
choix de filières technologiques industrielles. Celles-ci sont
accessibles à travers les services étrangers avec quelques centaines
d'euros au millimètre carré dans des délais très courts de l'ordre de 3
mois8 ! Comme nous l'avons déjà souligné, il s'agit là d'investissement
improductif, d'un pur et simple gaspillage des deniers publics.
Il en est de même des autres opérations d'investissement relevant du
secteur de la recherche inscrites dans le cadre du plan de soutien à la
relance économique (PSRE) qui s'élèvent à 10 milliards de DA où aucun
retour d'investissement n'est garanti. La question qu'on se pose, a-t-on
fait une véritable évaluation à priori et une évaluation à posteriori en
termes d'impacts scientifiques, économiques et sociaux ? Mieux vaut
investir dans des recherches choisies avec le discernement de bon sens,
que de dépenser l'argent public et ce, grâce à la rente pétrolière, à
administrer des recherches chimériques et irréalisables. L'Etat dans
cette situation joue le rôle du "banquier", distribuant quelques crédits
mais sans qu'il y ait une vision stratégique claire. L'objectif serait
donc d'inverser le jeu, c'est un enjeu tout à fait essentiel et nous
devons définir en amont, à la fois les objectifs clairs et précis et les
conditions concrètes de réussite dans une vision globale et non
morcelée. Et cette situation ne s'inversera certainement pas avec la
promulgation de la loi n°08-05 du 23 février 2008 très contestée
modifiant et complétant la loi n° 98-11 du 22 août 1998 portant loi
d'orientation et de programme à projection quinquennale sur la recherche
scientifique et le développement technologique9.
EMERGENCE DES
NANOTECHNOLOGIES
En réduisant la taille des sections de transistors par une approche
descendante (top-down) conformément à la prophétie de Moore évoquée
ci-dessus (l'on est aujourd'hui à 45 nanomètres : quelques nanomètres
correspondent à la taille de la molécule d'ADN qui porte notre
patrimoine génétique), et sachant qu'à partir d'un certain stade de
réduction géométrique, on se heurte à la barrière quantique dont les
implications de physique fondamentale sont, certes identifiées, mais pas
contrôlées. Pour faire face à cette problématique, les scientifiques
depuis plus d'une dizaine d'années ont adopté l'approche par la remontée
(bottom-up) des nanosciences et des nanotechnologies. Le "nano" est sans
doute le préfixe le plus en vogue dans les revues scientifiques. Des
centaines de publications illustrent chaque mois le formidable défi
lancé lors de cette célèbre conférence tenue en 1959, par le physicien
américain Feynman, avait prophétisé que les recherches et les
développements technologiques des années à venir pouvaient s'appliquer à
l'infiniment petit en déclarant : "Il y a plein de place en bas de
l'échelle ! Considérons la possibilité de faire un objet très petit, à
l'image des cellules, aussi petit et aussi fonctionnel, que nous
puissions commander, et qui exerce une fonction à cette échelle
!...Qu'est-ce que cela voudrait dire ? La chimie reviendrait alors à
placer les atomes un par un exactement à la position voulue !... Mais
actuellement, nous devons toujours accepter les arrangements atomiques
que la nature nous impose. Je ne doute pas que, lorsque nous aurons
quelque contrôle sur l'arrangement des objets à une petite échelle, nous
découvrirons que la matière possède une gamme possible de propriétés
énormément plus étendue, et qu'avec nous pourrons réaliser beaucoup plus
de choses". C'est ce que les chercheurs cherchent à prouver aujourd'hui.
Le mot "nanotechnologies" se définit comme l'ensemble des techniques qui
permettent de fabriquer, de déplacer, d'assembler des matériaux, des
objets, des mécanismes ou systèmes fonctionnels obtenus en contrôlant la
matière à l'échelle nanométrique (entre 1 nm et 100 nm). En réduisant la
taille des entités constitutives du système, le stade, pour lequel la
longueur caractéristique des phénomènes physiques devient plus grande
que la plus petite des dimensions structurales du système, est atteint.
Les attractions entre les atomes sont très supérieures à la gravité. Il
apparaît des nouvelles propriétés biologiques, chimiques et physiques10.
Cependant, les scientifiques estiment que les nanosciences et les
nanotechnologies sont encore largement dans le champ de la recherche
académique et de ses interfaces avec les développements technologiques
de base, et qu'elles ne déboucheront pas avant dix ou quinze ans.
L'essentiel de la révolution des nanotechnologies reste donc à venir.
ESSOR DES NANOTECHNOLOGIES AU NIVEAU MONDIAL
Au mois de janvier 1999, l'Office of Science and Technology Policy (OSTP),
organisme appartenant à la Maison Blanche, réunissait à la NSF (National
Science Foundation) les scientifiques et les décideurs politiques pour
identifier les priorités de recherche et les infrastructures nécessaires
à l'industrie américaine et aux universités dans les dix prochaines
années. Le groupe avait conclu que les Etats-Unis se devaient, en
priorité, d'affirmer leur intérêt pour les nanotechnologies. Les
intervenants avaient notamment insisté sur le besoin d'une meilleure
compréhension fondamentale des phénomènes mis en jeu et du développement
de nouveaux équipements pour faire aboutir des sujets prometteurs comme
les nanotubes de carbone.
Au début de l'année 2000, le Président Bill Clinton a annoncé un
programme multi-agences National Nanotechnology Initiative (NNI) destiné
à promouvoir les recherches en nanosciences par l'attribution
d'importantes aides financières. Le budget de 422 millions de dollars
pour l'année fiscale fédérale marque une hausse de 56% par rapport à
l'année précédente en ce qui concerne les dépenses consacrées aux
nanotechnologies. Avec un peu de retard, le Japon lancera aussi une
série de nouveaux programmes en nanoscience. Quant à l'Europe, le 6ème
PCRD (Programme Commun de Recherche-Développement) de la Communauté
Européenne affiche pour 2002 les nanotechnologies comme un des thèmes
prioritaires. En fait, les Etats-Unis ne détiennent pas une position de
leader dans tous les domaines des nanotechnologies. L'activité des
Etas-Unis correspond au tiers de l'activité mondiale et le Japon tient
une position semblable à celle des américains. La nanotechnologie
fleurit partout. Aux Etats-Unis, plus de trente centres de recherche sur
les nanotechnologies et groupes interdisciplinaires ont été créés dans
les universités ; en 1999, il en existait moins de dix.
LE POIDS CROISSANT DU SECTEUR DES SEMI-CONDUCTEURS DANS L'ECONOMIE
MONDIALE
L'introduction de la puissance de traitement de l'information dans les
objets de notre vie quotidienne s'est faite progressivement. Elle a
reposé sur un effort scientifique et technologique d'une durée et d'une
ampleur financière très supérieures à celui du programme Apollo. Seul
cet effort a permis à l'industrie des semi-conducteurs de vivre depuis
quarante ans dans un rapport de coûts exponentiellement décroissant.
En effet, en 1973 le prix d'un mégabit de mémoire électronique équivalut
à 75 000 euros ; il était en 2003 de 5 centimes d'euro, soit une
réduction de coût d'un facteur d'un million et demi en trente ans. C'est
une des raisons du poids croissant des semi-conducteurs dans l'économie
mondiale. Mesurée par l'importance de son chiffre d'affaires mondial, la
croissance de l'industrie électronique est spectaculaire : ce chiffre de
1,5 milliard de $ en 1965 est passé à 25 milliards de $ en 1985, à 144
milliards de $ en 1995, à 200 milliards de $ en 2000, et à 300 milliards
de $ en 2005. La masse financière de cette industrie qui, dès 1995,
pesait d'un poids égal aux industries de l'armement et de l'aviation
civile réunies, équivalut en 2005 à celle des exportations de l'OPEP.
Mais tout autant que cette progression spectaculaire, il nous faut
insister sur l'effet de levier que représentent les semi-conducteurs. Ce
secteur, qui ne représente que moins de 1 % d'un PNB mondial évalué à
28.000 milliards de $ en 2000, est devenu un acteur central de
l'économie mondiale. Avec 200 milliards de $ de chiffre d'affaires, le
secteur des semi-conducteurs contribue à générer 1.000 milliards de $ de
chiffre d'affaires dans les industries électroniques, et 5.000 milliards
de $ dans le secteur des services. C'est ce que les spécialistes
appellent "la pyramide inversée" de la filière silicium.
Source : STMicroelectronics
Pour décliner plus précisément la création de valeur ajoutée en aval par
le secteur des semi-conducteurs, on donnera l'exemple suivant : pour 30
milliards de $ de semi-conducteurs achetés par les équipementiers, on
crée 200 milliards de chiffre d'affaires de ventes de téléphones
portables et 500 milliards de chiffre d'affaires chez les opérateurs. Il
conviendrait évidemment de mettre à jour ces données en progression
constante.
De tout cela, la question cruciale qui mérite d'être posée, quelle
stratégie adopter et avoir prise sur ces évènements dans une économie
mondiale ouverte pour construire une base technologique solide dans ces
domaines et promouvoir, en même temps, un développement industriel à
long terme ?
En conclusion, ce qui précède montre que les technologies
microélectroniques et nanotechnologies ne doivent pas nous laisser
indifférents. Il faut d'un côté tirer le maximum de profit des nouvelles
possibilités et opportunités qu'elles offrent et, de l'autre, veiller à
minimiser les possibles répercussions négatives. Il est nécessaire pour
cela d'être bien informé avec une conscience soucieuse de lever le
voile, et donc de disposer d'un minimum de potentiel de recherche dans
les nanotechnologies, et il y a urgence de créer un potentiel
d'innovation local dans les segments de la microélectronique dans le
cadre d'une véritable stratégie de développement global. Un
développement dont la finalité est que chaque société demeure elle-même
tout en ayant progressé au rythme du monde et solidairement avec lui.
Que faire et par où commencer ? Ce qu'il faut à ce stade, pour rappel,
susceptible d'amorcer un processus de transformation sociale, c'est de
rechercher des gagnants4. Car en fait, rien ne réussit pour les uns
autant que le succès des autres. Si l'on peut trouver quelques gagnants
dans l'exploitation des technologies universelles à des fins
commerciales dans les secteurs basés sur les ressources, dans notre cas,
seraient principalement humaines, il faut les mettre en évidence et en
faire la promotion. D'autres se dépêcheront de les suivre sans qu'on les
y incite beaucoup. Alors, et alors seulement, on verra apparaître une
véritable demande de mise en place d'une stratégie et d'une politique de
soutien à l'innovation, à laquelle répondront donneurs et gouvernement.
Et Dieu seul sait, combien ils sont à l'étranger, d'où l'urgence à ce
tournant décisif de notre histoire de commencer à les recenser. Ils sont
donc la clé de notre économie de demain et le miracle est à la portée de
notre main.
Dr Mohand Tahar Belaroussi
Docteur en microélectronique
Maître de recherche/CDTA
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