LIBERTE DE LA PRESSE
Changer le logiciel…

La Journée mondiale de la liberté de la presse est célébrée, chaque année, le 3 mai, afin de promouvoir les principes qui sous-tendent la liberté de la presse et l'indépendance des médias, et aussi afin de faire un point sur les atteintes aux droits des gens à une information objective. C'est également l'occasion de rendre hommage aux journalistes morts dans l'exercice de leur métier. Rien n'est plus cher à l'individu que sa liberté d'être humain associé à la vie d'une collectivité nationale et, de là, à toute communauté internationale. Dans le "village planétaire" que notre monde est devenu grâce à l'extraordinaire développement des technologies de l'information et de la communication, il n'y a plus de causes proches et de causes lointaines : nos écrans de télévision lorsqu'ils ne sont pas censurés, nous parlent d'un disparu de telle ou telle partie du monde comme d'un voisin, et nous ressentons que l'homme de tous les temps et de tous les lieux souffre en nous-mêmes, dans le flux quotidien des humiliations, des désirs de justice, des oppressions qui, inévitablement, nous atteint.Ainsi, la distance et aussi la distinction se sont estompées entre les droits élémentaires (habeas corpus, arrestations arbitraires, tortures, etc.) et ceux plus modernes (contrôle des gouvernants par les gouvernés, droit au travail, sécurité sociale, liberté d'opinion et d'association, etc.) Les droits de la personne et les droits du peuple entier à la démocratie économique et sociale s'interpénètrent de plus en plus.
Imaginons une société sans droits de l'homme. Aisé à définir en fait. Une telle société se caractériserait par une concentration des pouvoirs, telle qu'au-delà des séparations institutionnelles ou formelles (distinction en législatif, exécutif et judiciaire) il est impossible au citoyen de jouer un pouvoir contre l'autre ou de développer des contre-pouvoirs. Ainsi, la concentration étatique des pouvoirs politiques, économiques et culturels réduit un minimum la zone d'autonomie des individus tout en accroissant, à l'inverse, la capacité de sanction des dirigeants. Auquel cas, l'écrit journalistique, peut être autant à la botte des dictatures qu'une arme pour les combattre. Rarement, les deux cohabitent dans un même espace. Rappelons que la liberté de la presse est l'un des principes fondamentaux des systèmes démocratiques qui reposent sur la liberté d'opinion, la liberté mentale et d'expression. Un droit reconnu par les constitutions et autres lois fondamentales. C'est le cas en Algérie, où la liberté de ton des médias privés est unanimement reconnue. Ceci étant dit, il en est chez nous des médias comme des partis politiques, et dans une autre mesure du mouvement associatif. Ils vouent au culte du "centralisme toutes options" un inexplicable attachement, alors que, probablement, on ne leur en demande pas tant. La situation a bien évolué depuis l'année charnière de1988.
Dix ans plus tard, la liberté de la presse à tout de même quelques encablures d'avance sur le reste, notamment sur ce multipartisme qui s'est endormi sur ses lauriers. Les journalistes algériens ont, à n'en pas douter, pris à la lettre ce conseil " Étudier la vie quotidienne serait une entreprise parfaitement ridicule, et d'abord, condamnée à ne rien saisir de son objet, si l'on ne se proposait pas explicitement d'étudier cette vie quotidienne afin de la transformer.
La révolution dans la vie quotidienne, créera des conditions telles que le présent y domine le passé, et que la part de créativité l'emporte toujours sur la part répétitive. "
Il arrive assez souvent et c'est heureux que nos journaux surprennent positivement. Il faut dire qu'ils ont été encouragés par un discours politique qui a fait tomber pas mal de tabous et de préjugés.
Selon Reporters Sans Frontières, l'autoproclamée Star academy des médias dont la prompte compassion à géométrie variable est la caractéristique majeure, "en Algérie l'adoption, en mai 2001, par l'Assemblée nationale du projet d'amendement du code pénal a provoqué un véritable tollé dans la profession". Ce texte renforce, selon RSF, les peines de prison et les amendes pour les délits de presse. Depuis, plusieurs journalistes ont été condamnés à des peines de prison. RSF oublie de signaler, qu'en France, la loi n'est pas tendre avec les contrevenants. Les infractions de presse (injure, diffamation, etc.), y sont prescrites au bout de trois mois, c'est-à-dire que leur auteur ne peut plus être ni poursuivi ni condamné. Ces temps-ci c'est silence radio chez RSF qui s'est trouvé une autre proie, en l'occurrence la Chine. Le principal responsable de ce qui est publié dans un journal, un livre, via une radio, une chaîne de télévision, un site web, etc. est le directeur de publication. S'il est connu, l'auteur est poursuivi comme complice. Il n'y a pas de diffamation si la personne poursuivie pour cela parvient à prouver la véracité de ce qu'elle allègue (exception de vérité) Liberté ne veut pas dire dérives de langage, attaques personnelles, diffamation.
Le droit à une information objective est "l'un des droits de l'homme" pour autant qu'il ne soit pas altéré par des intérêts particuliers et, objet de manipulations propres à la politique politicienne. La difficulté est grande pour le journaliste qui s'efforce à rester dans les limites de la déontologie et de l'objectivité. C'est un slalom, un parcours du combattant, si tant est qu'écrire soit à la fois résister et proposer des solutions aux questions soulevées. On ne le dira jamais assez, le journaliste est sans doute la capacité de proposition la plus fiable.
Quelle est la mission du journaliste ? Question simple et réponses nombreuses et d'une diversité surprenante, quant elle est posée, autant aux gens de la profession qu'aux lecteurs, qui soulignons le achètent de moins en moins de journaux. Alors dans cet embrouillamini, mieux vaut dire ce que le journaliste ne doit pas faire. Et là, intervient la notion de clans politiques parfois, politiciens souvent. C'est le propre de toute la palette des régimes politiques, de la démocratie modèle (au fait existe-t-elle ?) à la dictature la plus féroce et la plus bête. Partout s'il n'existe pas de clans d'intérêts il y a celui des " durs " face à celui des " mous " les uns adeptes des solutions radicales, les autres prêchant la diplomatie. Dans un tel cas de figure le journaliste à le droit, sinon l'obligation morale, de prendre position selon sa conscience et l'idée qui est la sienne de l'intérêt général. Mais s'il s'agit d'intérêts particuliers, de privilèges, il ne peut être question de jouer un clan contre l'autre, oubliant du coup que c'est la communauté nationale qui risque de payer les pots cassés d'une joute où elle n'a rien à voir, et ne saisit pas les enjeux. Le journaliste n'a pas pour rôle de remplacer d'autres corps constitués, telle la justice même quand celle-ci bat de l'aile. C'est ce dernier point qui doit alors mis en avant. Il ne faut pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce et, jouer au fusible en toute connaissance de cause. Quand scandale il y a, cela doit être dit et écrit certes, mais dans le respect de la déontologie.
Lors d'une réunion de journalistes arabes, " le Forum des médias arabes ", à Dubaï, quelques voix se sont élevées, parmi les représentants d'une presse essentiellement gouvernementale, contre la soumission des médias arabes aux pouvoirs en place. Comme le notait un directeur de journal saoudien : " Le seul changement (de ces dernières années) est que les gouvernements sont devenus plus astucieux pour nous bâillonner et briser nos plumes. " Cette remarque qui s'appliquait à l'Arabie saoudite peut s'étendre à l'ensemble des pays arabes qui sont devenus, avec le temps, plus subtils dans l'art de la censure... Sommes-nous, en Algérie, dans ce cas de figure, où la censure n'est plus utile puisque remplacée par l'autocensure ? De l'explicite à l'implicite, le fameux " savoir lire entre les lignes ". Bien sûr que nous savons jusqu'où aller dans nos quotidiennes indignations et notre perpétuelle désillusion. Nous savons également que la récupération d'un article, d'une enquête, d'un éditorial, d'une chronique, font partie du jeu. Mais sachons, tout de même, espoir garder et faire confiance à des hommes, encore aux manettes, sur lesquels le pays peut compter pour une catharsis salvatrice qui vienne réaffirmer un sens à nos vies. Remuer une boue dont tout le monde connaît les ingrédients sert, finalement, à peu de choses. Oscillerions-nous à ce point entre tragédies Racinienne et Cornélienne ? Fatalement, si l'on s'impose d'écrire vrai ! "La vérité existe, on n'invente que le mensonge" ainsi s'exprime la sagesse populaire. Et puis cet autre aphorisme " douter de tout ou tout croire, ce sont deux solutions également commodes, qui, l'une et l'autre, nous dispensent de réfléchir " la solution de facilité bien pratique, mais désastreuse et qui jette les foules dans les nasses de l'intolérance et de l'obscurantisme. Nous savons de quoi il ressort d'un tel comportement social.
L'opinion publique algérienne n'est plus autant formatée qu'il y a quelques années encore. Les chaînes de télévision étrangères, Internet, l'ont complètement décillée. Non pas que ces chaînes détiennent la vérité infuse, mais plusieurs parts de vérités émises, çà et là, font la vérité. Aux lecteurs aussi de prendre conscience de leurs responsabilités. De ce côté, notre chaîne est comme certains discours "à décrypter au carbone 14" pour reprendre cette expression émise, en son temps, par un ministre algérien.
Il nous faut passer à un autre type de journalisme, celui de la critique constructive pour l'état et structurante pour l'opinion publique. En somme, cela consisterait à ne plus se contenter de creuser des sillons, si profonds soient-ils, mais d'y semer le bon grain. Le conseil est également valable pour le discours politique, tous niveaux confondus. " À rester le nez collé sur l'immédiat, on est condamné à prêter à l'éphémère, au fugitif, au conjoncturel, beaucoup plus qu'il ne mérite, aux dépens des mouvements de fond, des variations lentes, des structures déterminantes " encore faut-il trouver le bon équilibre entre l'attention portée au continu et celle qui s'attache au temporaire, c'est-à-dire, ne pas négliger complètement l'un au bénéfice de l'autre. C'est tout l'art du métier de journaliste.
Dans la phase de recomposition qui est la nôtre actuellement, il est bon de rappeler quelques postulats, devenus au fil du temps des principes auxquels on ne saurait déroger.
L'histoire même de la pensée confirme son caractère dialectique. Une proposition est rarement affirmée avant d'avoir été niée. Cette attitude critique est la condition de toute pensée claire et, par suite, de la sincérité intellectuelle. " La vérité ne s'obtient qu'au prix d'une lutte constante contre l'inertie intellectuelle et aussi, bien souvent, contre les défiances et même les hostilités qu'elle soulève " soit, pour faire simple, toute vérité n'étant pas toujours bonne à dire. Impérativement, il faut sortir de l'aire dangereuse du syncrétisme (premier degré) qui fait que le jugement se confond à l'analyse. Or l'analyse est un acte intellectuel qui brise " les ensembles confus ". C'est bien de cette confusion qu'il faudra bien sortir un jour en Algérie. Cette sortie est amorcée, il faut dire, mais à quel prix ? A la plume du journaliste d'entrer alors en scène, en adoptant un ton univoque favorisant, l'analyse et réconciliant avec un lectorat échaudé. " C'est entre deux périodes à la Villemain (père de la littérature comparée, NDLR) que je glisse un mot de réfractaire, cru et cruel, et je ne leur laisse pas le temps de crier ". Une méthode qui a fait ses preuves et n'est pas prête de s'éteindre. Ecoutons aussi ce vétéran de la presse française expliquant aux novices sa façon d'asséner ses vérités : " Je laisse bien passer le bout de mon drapeau entre les lignes de mes chroniques du Figaro : dans mes bouquets du samedi, je glisse toujours un géranium sanglant, une immortelle rouge, mais perdues dans les roses et les œillets ". Etre grand c'est épouser une grande querelle, un noble combat. Alors soyons grands ! Faire table rase du passé ? Sans doute pas. Mais en tirer les enseignements nécessaires, oui ! Ce qui nous semble, important, allez n'ayons pas peur des mots, disons stratégique, c'est la relève. Qu'avons-nous fait en ce sens. Nous n'épiloguerons pas sur les faibles performances de l'école supérieure de journalisme par laquelle les meilleurs d'entre nous ne sont jamais passés. Si peu, quasiment rien. Nous autres anciens de la presse nationale devons battre notre coulpe. Ce qui serait désormais impardonnable face à l'histoire, c'est de stagner dans le marigot de nos erreurs et de nos insuffisances. De camper dans des postures rédhibitoires. La presse publique ne doit plus être qualifiée de " presse d'état " bien qu'elle ait tout fait pour, avec une langue de bois dont l'opinion publique algérienne est lasse. On peut apporter son soutien à une démarche politique et économique, sans pour autant tomber dans la stérile logorrhée dithyrambique, pratique totalement obsolète en 2008, et même bien avant ! Quant à la presse indépendante, on préfère l'appeler " privée " désormais, et c'est une césure étymologique plus raisonnable et plus mature. Qui ne sait pas encore, au jour d'aujourd'hui, que l'indépendance absolue d'un titre est une chimère ? Concernant la multiplication de titres, nul ne saurait affirmer, péremptoirement, qu'elle est le fait d'une avancée au pas de charge de la démocratie. A l'origine sans doute ! Elle est devenue depuis, tout bonnement, un effet pervers de la tentation du gain facile, et de juteuses affaires en perspectives. Recettes publicitaires obligent. Or, il n'est pas incompatible de faire un bon journal et de gagner de l'argent, beaucoup d'argent ! Au moment où le statut du journaliste est en débat, au niveau gouvernemental, le secteur de la presse, doit être davantage moralisé et normalisé, afin de participer à l'essor d'un authentique pluralisme non pas politicien, mais politique. C'est en fait tout le logiciel qu'il faut changer.
La révolution n'étant pas une fin en soi, nous avons fait l'expérience de cette certitude, de ce dogme pourrions nous dire, d'autres étapes doivent être franchies si l'on souhaite atteindre donner un sens au terme " démocratique " que chaque citoyen algérien peut voir écrit en lettres d'or sur son passeport. Donner tout son sens à un combat qui fit l'admiration du monde consiste à s'engager dans la phase majeure du réformisme. C'est à l'aune de l'une de ses avancées, celle concernant la presse, que notre État sera apprécié tant par sa propre opinion publique qu'à l'extérieur. Ce sera, certainement, la plus significative des avancées démocratiques, à ajouter à celles dont nous nous flattons.
 

Kamel Zemouri

Retour