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Leurs sépultures
sont et seront nos mémoires
Nous n’oublierons pas !
Le silence est la forme sublime de la persécution, il
laisse le champ libre à toutes les interprétations, offre au
révisionnisme un champ pour se livrer à ses sordides manipulations. La
situation a évolué, incontestablement, mais pas autant et comme nous
l'avons souhaité et le souhaitons toujours. Les faits étant établis et
reconnus, nous ne reviendrons pas dessus. Entre 2004 et 2008 deux
ambassadeurs de France sont allés se recueillir sur les tombes des
victimes de ces épouvantables massacres l'un à Sétif, l'autre à Guelma.
Ceci dit, les terribles évènements du mois de mai 1945 ne sont qu'une
page, parmi les plus sanglantes, de l'histoire de la France en Algérie.
Les 45 000 morts de mai ne crient pas vengeance mais reconnaissance
d'une des plus profondes ingratitudes d'un état républicain envers des
hommes s'étant portés à son secours. Mai 45 est une date très
particulière en ce sens qu'elle est emblématique de l'ensemble des tares
d'un système pourtant condamné par la Société des Nations (future Onu)
et les alliés, reconvertis aujourd'hui en communauté internationale.
Le 8 mai 45, la seconde guerre mondiale vient de se
terminer. Une terrible page de l'histoire contemporaine vient d'être
tournée. En Europe c'est la fête, la liesse populaire avec son habituel
et trivial tapage occupe la rue. Les Allemands sont partis sous les
quolibets et les moqueries. Les " résistants " de la dernière heure ne
sont pas les derniers à avoir tombé la veste pour danser, ce sera 14
juillet avant l'heure, et au petit matin les uns éreintés tomberont dans
les bras de Morphée, tandis que les autres plus avisés tireront des
plans sur la comète. C'est ainsi que s'achèvent toutes les guerres. Le
rituel sera respecté. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des
mondes apaisé. C'est ainsi que l'histoire aurait du dérouler sa trame.
Ce 8 mai, la victoire s'est montrée d'un égoïsme sans égal et ravageur.
Et s'il fallait résumer d'un seul mot ce grand jour pour des millions
d'individus, l'épithète " Ingratitude " conviendrait parfaitement. Outre
Méditerranée, les soldats puisés dans les colonies sont rentrés chez
eux, ils ont retrouvé leurs foyers, leur misère et le statut
d'indigènes, suspendus par l'Assemblée nationale française, le temps
d'une guerre. On ne pouvait, décemment, appliquer la législation
coloniale sur le territoire de la république française, et il fallait
bien comme l'avait cyniquement dit Daladier " faire l'économie du sang
français ". La guerre une fois achevée, le code de l'indigénat fut
aussitôt rétabli par le gouvernement de la France Libre.
Ces hommes, le baptême du feu ils en savaient quelque chose. De
génération en génération, les aînés avaient raconté les souffrances de
la guerre ! Et leurs enfants de 39/45, ils l'avaient pourtant faite,
sans hésitations, de Monte-Cassino à Verdun, ils furent toujours aux
premières lignes, en tête lors du débarquement de Provence, sous les
vivats d'une foule en délire, et peu alors importait la couleur de peau,
la race, la religion du libérateur. Vichy était déjà loin derrière, on
préférait oublier. Mais la joie de la victoire s'est vite estompée de
leurs visages. Ces hommes crurent, à la faveur de la fraternité qui lie
les combattants d'un même camp, leur heure venue, le destin de leurs
familles scellés, que plus jamais ils ne seraient cette sous humanité
proclamée, haut et fort, par un socialiste du nom de Jules Ferry. Mais
ce que l'on ignorait dans cet hexagone tout à la fête c'est que c'en
était bien fini de l'Algérien " chair à canon " au service d'une France
aux ambitions coloniales jamais érodées. Sébastopol, Froeshwiller aux
côtés de Mac Mahon contre la Prusse, lequel en 1871 commanda avec Thiers
le massacre des Communards de Paris, et on en passe, les Algériens que
l'on nommait à l'époque " turcos " le colonisé était toujours présent au
fond des tranchés, ou face à l'ennemi du bourreau, avec pour seules
armes sa maigre poitrine et son espoir, aussi maigre, d'une
reconnaissance au titre des droits de l'homme. Bref, d'être comme tout
le monde. Une " ambition " à portée de main à partir du moment où il
était reconnu, à la face du monde, comme soldat à part entière venu
libérer l'Europe de l'occupation allemande. Pour la grande majorité de
ces soldats, ce fur la première et sans doute l'ultime fois qu'ils
foulèrent le sol français. Encore aujourd'hui, une fois de plus en mars
2008, leurs tombes sont régulièrement profanées, mettant à mal la
conscience collective française. Mais reconnaissons à la société
française d'avoir évolué, tardivement certes, mais il n'est jamais trop
tard pour penser bien et vrai. Le thème de la colonisation bienfaitrice
et civilisatrice à volé en éclat. Par touches successives, le système
colonial a été mis à nu. Exit donc du renvoi dos à dos des bourreaux et
des victimes, de la comptabilité macabre mettant sur un même pied un
colonat réfractaire à toute réforme et une société d'indigènes corvéable
à merci. Le système et ses lois étaient injustes, racistes et indignes
de ces droits de l'homme que l'on agite, régulièrement, comme un
certificat de virginité. N'était-ce quelques épisodiques " couacs " la
France, enfin l'état français s'en sortirait grandi. Reconnaissons à
Jacques Chirac d'avoir fait repentance pour les crimes de mai 1945, en
envoyant, en 2004, son ambassadeur en Algérie, à Sétif, déposer une
gerbe sur le mémorial des victimes de l'horrible carnage que l'on sait.
Hubert Colin de la Verdière qualifia alors la répression de " tragédie
inexcusable ". Néanmoins, le " saucissonnage " de ces pages sombres de
l'histoire contemporaine, montre que les anciens pays coloniaux,
quoiqu'ils disent ou fassent, ne sont pas prêts à faire amende honorable
globalement. Depuis ces douloureux évènements, 63 années se sont
écoulées. Des années marquées de pierres blanches parfois et au fer
rouge souvent. Ainsi déroule sa trame l'histoire des nations avec ses
hauts et ses bas, et nous n'échappons pas à la règle. Mai 45 est gravée
dans nos mémoires et les Algériens prennent sur eux de se battre non par
l'invective qui ne mène à rien mais sur le front intellectuel, sur ce
qui fait avancer les hommes en les mettant en accord. De Gaulle disait
que " le sang sèche vite en Algérie " les hommes et les femmes de ce
grand pays ne sont pourtant pas oublieux de leurs souffrances et de
celles de leurs aînés, ils sont tout simplement courageux. Un autre
français, d'Algérie celui là, Albert Camus aura ces mots face à un
parterre d'étudiants algériens " le réparation que l'on vous doit est
immense, considérable, peut être surhumaine ". L'histoire lui aura donné
raison et les Algériens se sont fait une raison sur une possible
repentance sur ce qui constitue un paroxysme dans le crime propre au
système colonial. En mai 45 le colonialisme, après l'embellie de la
victoire des alliés sur les hitlériens, était bien décidé à reprendre
ses " droits " dans ses colonies. Alors, plus que jamais, mus par un fol
espoir, hommes et femmes levèrent leurs visages vers cette Marianne,
campée sur les tables des droits de l'homme, mais Marianne avait les
yeux bandés. Pourtant sur ces tables on pouvait lire, gravé dans le
granit, le droit 33 disant bien que " la résistance à l'oppression est
la conséquence des autres droits de l'homme " et que le droit 35 stipule
ceci " quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection
est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des
droits et le plus indispensables des devoirs ". En Algérie, les premiers
à avoir appliqué les droits de l'homme, ce sont bien les " indigènes ! "
Depuis la plupart des assassins de l'ordre colonial sont morts, mais
comme disait Jean Jaurès " il reste à se demander si devant tant de
crimes impunis, Dieu donnera son absolution ". C'était il y a 63 ans :
le temps n'efface pas le crime pour la victime, mais il enveloppe le
criminel d'un écran de protection plus efficace que les garanties
juridiques dont la loi le protège. Le temps projette dans une sorte
d'irréel les faits dont le jugement doit établir et cerner la réalité.
Il faut reconstituer des personnalités, des climats, des états
d'esprits.
Enfin, et c'est sur cela que comptent les criminels, ce temps amortit,
dessèche, dévitalise la justice. Or, il n'est de pire crime que
d'oublier le crime. En mai 2008, nos mémoires sont les sépultures de
tous ceux qui, de Sétif à Guelma, de Kherrata à Saïda, ont osé réclamer
une part de liberté amplement méritée. Le rappel à l'ordre fut des plus
sanglants.
Faut-il rappeler les faits ? Ils sont connus dans les moindres détails.
Ce qu'il importe de savoir aujourd'hui, c'est à quel point les
mentalités ont évolué, comment l'opinion publique française hyper
formatée, dès l'instant où il s'agit de la question coloniale, réagit de
nos jours ? On a bien compris la tentative de disculper le colonialisme
de ses crimes, avec la loi - heureusement avortée - sur ses aspects
positifs. Serions-nous alors restés " à l'heure où les bourreaux
accusent et les victimes sont passées par pertes et profits ? " pour
citer Pierre Vidal Naquet. Et ce n'est pas n'importe quel quidam qui
aura ces mots " En Algérie, s'exerçait non pas une assimilation, mais
une volonté implacable et une fureur systématique d'extermination ",
Simon Wiezenthal, chasseur de nazis, sait de quoi il parle et connaît le
poids mots.
A l'élection du nouveau locataire de l'Elysée, nous avons estimé que "
l'élu " de mai, allait enfin briser la chape de silences et d'oublis
étouffant, depuis la célébration de la victoire sur l'arbitraire nazi,
un des crimes les irrémissibles que l'homme ait eu à commettre au cours
du siècle écoulé. Et, en matière de génocide, ce n'est pas la dramatique
banalisation de la violence, à l'ordre du jour dans les projets des "
Grands " de ce triste et lamentable monde, qui fera oublier ce crime ou
qui obtiendra la médaille d'or de l'esquive. Les cicatrices du silence
sont longues à se cautériser, car il restera toujours, présentes à
l'esprit, ces images de l'horreur et de la barbarie qui " chatouillent
les pieds des coupables ". 2008, malgré certains gestes, certains mots
apaisants, nous voilà encore condamnés à l'économie de la répétition
appliquée à la mémoire des faits historiques, pour restituer aux
générations montantes, la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Il reste tellement évident que les grandes démocraties, seront celles
qui prendront sur elles d'assumer leur histoire sans omettre les lourdes
pages de leur passé destructeur. En clair, ce qui est reproché aux
coupables, c'est " moins la prétention universaliste de leurs valeurs
que leur infidélité aux lumières " ainsi que l'a écrit Jean Claude
Guillebaud dans on ouvrage " La trahison des lumières ". En effet, ce
n'est pas la force des principes qui est en question, c'est leur
trahison. Les voilà bien, historiquement parlant " dans la région
cruciale de l'âme où le mal absolu s'oppose à la fraternité " Malraux
dixit. Honorer son imprescriptible dette sous sa forme la moins
coûteuse, la contrition, est la voie royale de la république.
D’un ambassadeur de France à l’autre
La logique de la pseudo-repentance demeure fidèle à elle-même. Après la
visite de l'ambassadeur de Chirac, il y a quelques années à Stif, c'est
au tour de celui de Sarkozy de se rendre à Guelma. De Chiraquie en
Sarkoland, aucune divergence, ni de fond ni de forme, n'apparaît dès
l'instant où il s'agit de la question coloniale. On reste dans le même
fuseau horaire. Le renvoi dos à dos des colonisateurs et des colonisés
est la constante majeure du discours élyséen. Faut-il s'en montrer
surpris ? Non, souvenons-nous des propos de Nicolas Sarkozy, lors de sa
dernière visite à Alger évoquant " les souffrances de part et d'autre "
Sans vouloir tomber dans un absurde manichéisme, il semble que le
système colonial reposait sur une profonde injustice, Avec d'un côté des
colons forts d'une législation faite à leur avantage exclusif et de
l'autre une multitude d'autochtones soumis à l'odieux code de
l'indigénat. Retenons que l'ambassadeur Bernard Bajolet a dit des
évènements de mai 45 " ils ont fait insulte aux principes fondateurs de
la République française et marqué son histoire d'une tâche indélébile "
Si ces mots avaient concernés l'ensemble de la colonisation française en
Algérie, nous aurions pu, certes, y trouver de quoi nous réjouir et nous
dire qu'enfin Paris, qui capitula si souvent face à l'intransigeance des
européens d'Algérie réfractaires à toute réforme, assumait
courageusement des pages parmi les plus sombres de son histoire. Bajolet
s'est ému sur le cas " des Français qui sont nés en Algérie, qui ont
vécu et travaillé sur cette terre qu'ils ont tant aimée et à laquelle
ils ont été arrachés un jour brutalement ". Aimer une terre soit, encore
faut-il aimer ses habitants, ne pas les avoir expropriés et ravalés à un
statut infamant, interrompu, une seule fois, juste le temps d'une
guerre. Rendez-vous est donc pris, si l'on s'en remet à cette logique de
la reconnaissance fragmentaire du crime colonial, aux environs de
2012/2013, sans doute à Kherrata, en bordure du parapet qui surplombe
les fameuses gorges où plus d'un Algérien fut précipité, ou peut être à
Melbou, cette plage où des centaines de nos compatriotes furent
rassemblés pour y être mitraillés par l'aviation française.
Kamel Zemouri
Brahim Ghafa : propos d’un sage La Fondation
du 8 mai 1945 entend convoquer prochainement les états généraux de
l'Histoire de notre pays. Elle s'y attelle actuellement. Naturellement,
ces travaux seront couronnés par l'impression d'ouvrages que nous
souhaitons voir insérés dans les programmes scolaires. Il faut, dès à
présent, doter le peuple d'une histoire intransigeante, qui a pour but
une vérité opposable à tous, dès qu'il s'agit de notre existence.
Ailleurs, personne n'a d'excuses, personne n'a le droit d'avancer des
interprétations fallacieuses, qui nous empêchent d'édifier notre peuple.
Qui, alors, écrirait à notre place notre propre histoire ?
Brahim Ghafa (alors vice-président de la fondation du 8 mai 1945, chargé
de la culture) nous tenait ces propos en 1991 à Guelma. Brahim était
notre frère, notre maître à tous tant par son érudition que par sa
sagesse. Il nous a quitté mais laissé ce message lapidaire certes, mais
qui en dit si long et nous laisse sur notre faim.
De 1991 à 2008, une quelconque synergie a-t-elle été mise en place et
développée, entre l'école et la société civile ? La société civile doit
se reprendre, se ressaisir en séparant le bon grain de l'ivraie soit ses
membres dont la sincérité ne fait aucun doute et les autres, moins
nombreux, pour qui une association, une fondation, ne sont qu'un
tremplin afin d'assouvir leurs ambitions politiciennes. La décantation
s'opère heureusement ? Alors Brahim Ghafa, "dors du sommeil du juste, il
est encore en Algérie des hommes et des femmes qui veillent à ce que
tout se passe au mieux ". K. Z. |