Quelle orientation pour la gouvernance de notre système de recherche ?

« Nous avons donné à chacun d'eux une Direction et une Loi » Sourate V, verset 48
« Les questions sont des clés qui ouvrent les portes de la vérité » Proverbe chinois

Il est aujourd'hui largement reconnu que la constitution d'un potentiel scientifique et technologique est un élément déterminant des politiques de développement. Pour optimiser les fruits de ce potentiel, il faudrait lui trouver un relais, des débouchés et des possibilités de coopération avec l'aval industriel. L'observation, dans les grands pays de l'OCDE et dans les pays dits émergents d'Asie, montre que la politique scientifique et technologique présente de multiples complémentarités avec la politique industrielle(1). L'existence de complémentarités comparables, pérenne et plus étroite dans notre pays est, à l'évidence un objectif souhaitable. Cependant, le problème majeur auquel l'Algérie fait face depuis notre indépendance en termes de recherche, de développement et d'innovation est l'absence d'articulation entre le politique, le scientifique et l'économique qui ont tendance, chacun, à agir suivant une logique propre.
APar conséquent, l'Algérie ne peut résoudre ses problèmes de développement auxquels elle fait face si elle ne dispose pas d un système de recherche intégrant la recherche scientifique et technologique, le développement expérimental et les services scientifiques et technologiques qui soient dûment articulés, en amont, avec le système éducatif et, en aval, avec le système de production de biens et de services.
Il est évident aussi que la recherche qui viserait à articuler le fonctionnement du système de recherche avec la pénurie de personnels de planification, d'organisation et de gestion des activités scientifiques et technologiques ne saurait assurer un développement durable et harmonieux des trois secteurs à savoir : Secteur État dont la finalité est la recherche liée à la mise en œuvre des politiques gouvernementales, le secteur Université dont la finalité est la recherche liée à l'enseignement et à l'avancement général des connaissances et enfin le secteur privé dont la finalité est la recherche liée au processus de changement technologique. Le développement de chacun des secteurs nécessite de coordonner l'action des différents agents et de faire en sorte qu'ils coopèrent à la réalisation des objectifs sociaux et économiques définis par l'État. Car la voie vers le développement économique et social et une participation équitable à l'économie mondiale passe non seulement par le relèvement de la science et de la technologie, mais l'essentiel avant tout, c'est surtout l'attention à accorder au processus de gestion de la science et de la technologie et les liens à établir entre science et technologie et les objectifs sociaux et économiques. Et c'est sur cette toile de fond que s'inscrit la présente contribution.
Décidément tous les gouvernements en Algérie adoptent depuis notre indépendance la politique du colmatage énarque pour trouver des solutions à des problèmes majeurs ! A titre d'illustration, c'est le cas de la Loi n°08-05 du 23 février 2008 modifiant et complétant la loi n° 98-11 du 22 août 1998 portant loi d'orientation et de programme à projection quinquennale sur la recherche scientifique et le développement technologique. Tous ces efforts ne constituent cependant que des mesures d'urgence, appoints sans doute précieux au niveau sectoriel aux yeux de ses concepteurs, mais seulement une variante, à peine mise à jour, de la précédente Loi qui précipitera le système de la recherche dans un état de stagnation et de régression du fait d'absence d'idées claires en termes d'objectifs indispensables pour des réalisations concrètes. Et refuser d'accepter d'être en tord et de reconnaître ses erreurs et errements, ce serait priver sa population de toute perspective réelle(2,3).
La loi citée supra est votée et promulguée que seule, une prise de conscience permettrait de réaliser de s'être exprimée à faux. La loi dit clairement, que trente objectifs politiques devraient être atteints dans les cinq ans à venir. A trop vouloir entreprendre, on risque de sombrer dans l'excès utopique et de perdre toute crédibilité dans la communauté scientifique. Y a-t-il réellement des interactions des uns avec les autres ? Y a-t-il vraiment une cohérence entre la stratégie, c'est-à-dire la mise en œuvre des moyens, et les objectifs qui sont fixés ? Celle-ci, comme nous l'avons souligné ailleurs, est plus que jamais déphasée par rapport à la réalité en poursuivant un but illusoire, de faire de la recherche une action isolée, et de surcroît, avec un personnel manquant de l'expérience d'ordre managérial. Cette question est primordiale pour le secteur de la recherche. Or cette incohérence donne l'impression de ne gêner personne, c'est le comble !
En effet, comme dit précédemment, il semble quand même très paradoxal de parler encore une fois de l'orientation de quelque chose qui n'existe pas. Si la recherche n'a pas évolué beaucoup en Algérie, c'est essentiellement parce que nos politiques se préoccupent davantage des aspects juridiques du secteur et cette loi est étroitement calquée sur des textes de la Loi française (Loi de programme n°2006-456 du 18 avril 2006 pour la recherche). En plus, il y a lieu d'évoquer cette attitude de nos politiques, dont l'élément crucial est toujours le pourcentage X du PNB qu'il faut s'efforcer de consacrer à la recherche pour imiter les pays avancés. Ce sont des attitudes d'esprit qu'il faut changer pour que l'effort autonome de la recherche puisse conduire à des résultats décisifs, ceci n'est possible que si l'ensemble de la démarche du processus d'innovation - c'est-à-dire le cycle de recherche, développement et production - est vécu concrètement de bout en bout, au moins dans quelques domaines choisis pour l'impact qu'ils peuvent avoir sur la mutation à accomplir dans les structures économiques et sociales à travers l'émergence de technologies originales et adaptées.
Cependant, n'avons-nous pas souligné déjà, de la nécessité d'un changement d'orientation stratégique en science et technologie par l'édification d'un potentiel national à la pointe des connaissances dans certains segments des secteurs des technologies universelles(4) ? Disposons-nous d'un inventaire exhaustif et fiable de notre potentiel scientifique et technologique, c'est-à-dire de l'ensemble des ressources disponibles aux fins d'étude de tous les problèmes que pose l'application de la Science et la Technologie(5,6) ? Existent-t-ils de personnels de planification, d'organisation et de gestion des activités scientifiques et technologiques et leur intégration dans le plan national de développement ? Autrement dit, les spécialistes capables de décrire et d'évaluer le potentiel scientifique et technologique dans son évolution ultérieure, d'anticiper le changement des techniques de production et de tous les éléments non matériels (connaissances fondamentales, méthodes et procédés) qui sont associés au progrès technologique, d'adapter et d'optimiser les ressources au regard des objectifs à atteindre. La disponibilité de ces informations est indispensable pour apprécier les forces et les faiblesses du système de recherche, déceler les inadaptations et les déséquilibres, évaluer la cohérence interne et externe des activités de recherche, et apprécier les activités de recherche des universités, des établissements de recherche et des services scientifiques et techniques. Ce n'est que lorsque nous disposons de ces informations que les responsables peuvent résoudre les problèmes d'organisation, orienter efficacement l'effort de recherche, définir les mesures propres à favoriser le développement de la science et de la technologie dans notre pays, en un mot, formuler une politique en fonction de nos choix stratégiques. En un langage très concret, lorsqu'une action politique est conçue suivant le principe de facilité et avec une pensée déficiente, l'action est aveugle, incohérente et stérile.
Dans un pays comme le notre, au-delà des problèmes de mal gouvernance et de gaspillage de ressources, outre la consolidation des aspects d'ordre managérial et structurel, la recherche a plus besoin d'une cohérence scientifique au niveau national, y compris dans une perspective internationale. Cette cohérence ne peut être assurée que si l'orientation de la recherche nationale correspondrait à celle de la recherche au niveau mondial. Une vision stratégique étayée par une prospective fine de l'évolution des connaissances au niveau mondial devrait lui permettre d'investir là où des possibilités existent pour développer des capacités d'innovation à la mesure de notre potentiel, et qui aidera notre pays à accumuler une capacité technologique propre à le mettre en mesure, à terme, de couvrir ses besoins. Nous contribuerons ainsi à la résolution des problèmes les plus urgents qu'affronte notre société principalement ceux liés à l'éducation, à la formation et à l'enseignement supérieur. Un redéploiement des thématiques des laboratoires de recherche universitaires devrait se faire afin d'orienter l'ensemble du potentiel en amont de l'innovation, sur quelques créneaux des technologies universelles porteurs d'avenir. Et pour une meilleure visibilité et une lisibilité de l'action, nous plaidons inlassablement pour des laboratoires qui puissent inscrire leurs travaux dans une perspective à court et moyen termes où la recherche fondamentale se rapproche du marché et une perspective à plus long terme dont l'objectif principal est le développement des connaissances dans un cadre de coopération internationale, a priori sans souci de leurs retombées.
Dans cette perspective, il est donc de la première importance que les décideurs s'imposent le devoir de constituer des capacités dans le domaine du management des activités scientifiques et technologiques dont l'objectif n'est autre que l'intégration des apports de la science et de la technologie dans les plans et les activités concrètes de développement économique, social et culturel du pays. Ceci grâce à l'élévation généralisée du savoir et des capacités opérationnelles (savoir-faire) des cadres supérieurs et spécialistes du service public, des entreprises de production, des banques d'investissement, de l'enseignement supérieur et des établissement de recherche oeuvrant dans ce domaine.
En définitive, il s'agirait d'aider l'Algérie à établir ou à renforcer sa capacité d'élaboration des projets de développement fondés sur la science et la technologie, par le biais d'une formation accélérée dans les domaines du " Management scientifique et technologique " afin de soutenir sur une base pérenne, la gestion effective et efficace de son épanouissement économique, social et culturel. Les programmes de formation à élaborer devront s'harmoniser (ou dans les cas les plus favorables se fondre) avec les initiatives déjà existantes ; ils devront faciliter à terme la préparation d'un programme scientifique et technologiques pluriannuels national qui s'insèrera dans le budget annuel de l'Etat (Loi de finance).
Certains pays dits émergents d'Asie (Chine, Corée du sud, Inde, Malaisie, …) ont fait des percées dans ce domaine du Management. Et c'est grâce à la prise de conscience de cet aspect fondamental, qui a dicté aux responsables des organismes directeurs de la politique scientifique et technologique et de ceux chargés de la Planification Economique en Asie et dans le pacifique de créer le réseau d institutions pour la formation et la recherche dans le domaine de la gestion de la science et de la technologie STEPAN(7) (Science and Technology Policy Asian Network) en 1988, qui faisait suite aux recommandations de la deuxième Conférence CASTASIA II (Manille, 1982). Leur expérience, qui est celle d'une région également en développement, pourrait se révéler fort instructive pour l'Algérie. Certains de ces pays, notamment la Corée du sud, pourraient apporter au pays leur contribution utile dans ce domaine.
C'est ce besoin qui avait été d'ailleurs clairement mis en relief lors de la première conférence des Ministres des Etats membres Africains chargés de l'Application de la science et de la technologie (CASTAFRICA I), conférence organisé en 1974 par l'UNESCO en collaboration avec la CEA et l'OUA. Ce besoin a fait également l'objet de prises de positions officielles au niveau international en termes de résolutions et de recommandations. A titre d'illustration, la 20ème session Conférence Générale de l'UNESCO en 1979 (résolution 2/4.2/1), le Programme d'Action de Vienne en 1979, le Plan d'Action de Lagos en 1980 (chapitre V), la 22ème session Conférence Générale de l'UNESCO en 1983 (résolution 9.1/2/b), la conférence CASTAFRICA II tenue à Arusha en Tanzanie en 1987 et la 24ème session Conférence Générale de l'UNESCO en 1989 tenue à Nairobi (résolutions 9.2 et 9.3). L'accent a été mis sur le renforcement des capacités scientifiques et technologiques des pays en développement particulièrement des pays Africains, la formation du personnel qualifié en matière d'élaboration et de planification des politiques scientifiques et technologiques et la promotion de l'enseignement et de la recherche dans le domaine des politiques de développement scientifique et technologique. Cependant, les efforts déployés constatés tant au niveau national que régional pour promouvoir la politique et la gestion de la science et de la technologie ont été considérablement entravés et relativement marginalisés.
De tout cela et en guise de conclusion, la véritable question qui mérite d'être posée aujourd'hui connaissant ces problèmes pour sauver l'avenir, c'est comment construire alors une stratégie globale insérée dans un environnement international où le potentiel national humain et technologique n'est pas au rendez-vous ? Dans cette perspective et à la lumière de ce qui précède, il paraît essentiel et primordial dans la recherche de toute solution liée à une définition d'une stratégie de développement global, harmonisé et durable de constituer des capacités dans le domaine du management des activités scientifiques et technologiques. De plus, un pays qui désire assurer et inscrire dans la durée son développement se doit de consentir des efforts pour construire une base solide de recherche-développement s'appuyant en amont, sur un système d'éducation qui soit en adéquation aux réalités de la révolution scientifique et technologique contemporaine. Face aux attentes culturelles, sociales et économiques, il est nécessaire de mettre fin à l'incohérence de notre système de recherche, à la dispersion et au gaspillage des ressources qui seraient de nature à détruire plutôt qu'à construire et qui relève des constatations évidentes. Pour ce faire il est possible de résumer une série de pistes d'actions pratiques :
1/Développer les compétences managériales dans le domaine de la science et de la technologie pour l'élaboration de politiques, la collecte, l'analyse et l'exploitation des données statistiques, la planification, la programmation des activités scientifiques et technologiques ainsi que du processus de leur intégration dans le plan de développement et autres méthodes de management.
2/ Favoriser et encourager le transfert vers notre pays d'activités d'innovation à forte valeur ajoutée des compétences nationales expatriées ciblant des objectifs économiques en fonction de la demande des marchés internationaux au sein des pôles de compétitivité, de manière à induire la création d'un potentiel d'innovation technologique local.
3/Commencer à créer un potentiel national dans quelques créneaux porteurs des technologies universelles et favoriser la politique de réseau, de manière à articuler développement économique et potentiel scientifique et technologique et à jeter les bases des futurs points forts de la seconde phase d'industrialisation du pays. Nous espérons que cette vision puisse retenir l'attention et la réflexion de tous les milieux intéressés à la recherche dans ce pays, y compris les acteurs, les chercheurs eux-mêmes. Qu'elle soit le germe d'une cohérence autour d'un plan stratégique de réorganisation d'ensemble de la recherche-développement et devenir un modèle comme moteur du développement et de la croissance, et qu'après le temps de l'indifférence vient le temps de la responsabilité et de l'espérance.


Dr. Mohand Tahar Belaroussi
Maître de recherche/CDTA

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