Pr. Hadjar : « Il est criminel d'abandonner un nouveau né en détresse… »

 

Le Professeur Kaci Hadjar est le chef de service de gynécologie obstétrique à l'Etablissement Public Hospitalier Ibn Ziri de Bologhine. Il est aussi, le président du Conseil médical en exercice de l'EPH du même établissement et président de la société algérienne de gynécologie obstétrique et président du Comité pédagogique régional de spécialité du Centre. Il a à son actif dix-sept années dans ce service qui connaît actuellement un conflit ouvert et dont il est partie prenante. Nous l'avons approché pour avoir sa version des faits suite au décès d'un nouveau-né. Un conflit qui faut-il le rappeler a conduit à un drame dans des circonstances obscures.
 

La Dépêche : Il y a eu dans votre service un décès d'un nouveau-né dans des circonstances obscures, les parents ont même déposé plainte pour " non assistance à personne en danger ", de quoi s'agit-il au juste ?
Pr Hadjar :
Oui, c'est exact le décès est survenu dans la nuit du 4 au 5 mai 2008 à 1h du matin mais il faut savoir qu'il est resté 4 jours en couveuse et sous incubation à l'unité de néonatalogie située au niveau du service gynécologie obstétrique. Il n'a été pris en charge que par les seuls pédiatres de néonatalogie qui travaillent le jour. En premier lieu, son état s'est largement amélioré et a pu récupérer sa respiration autonome et son rythme cardiaque. Donc pour résumer la situation, disons que le bébé a été pris en charge par les pédiatres de mon service et non par les pédiatres de garde de l'Hôpital.

La Dépêche : Justement, la question qui se pose est pourquoi ce nouveau-né n'a pas été pris en charge dès sa naissance par les pédiatres de garde qui ont la charge d'intervenir dans les cas de détresse ?
Pr Hadjar :
La pédiatre de garde, appelé par l'assistante de garde du service gynéco-obstétrique n'a pas jugé utile de répondre à la sollicitation. Ce qui a amené l'assistante en question à solliciter le directeur de garde de l'hôpital qui, à son tour, a sommé la pédiatre de prendre en charge le nouveau-né en détresse. Mais cette dernière a encore refusé de voir le nouveau-né sous prétexte qu'elle a reçu des directives formelles de la part de son chef hiérarchique (le chef de service de pédiatrie) de ne prendre en charge aucun nouveau-né.

La Dépêche : Qu'a-t-on fait après ce refus ?
Pr Hadjar :
Le médecin de gynécologie en collaboration avec les médecins anesthésistes ont intubé l'enfant et mis sous couveuse, ce qui a assuré sa ventilation et permis sa recoloration puis il a été extubé le matin. Il avait repris sa respiration autonome mais il était toujours hypotonique. Son état est resté stationnaire jusqu' à 1 h du matin du 05 mai 2008 où il succomba après les derniers soins prodigués par les gynécologues. L'équipe de garde de pédiatrie s'obstinait toujours à ne voir le nouveau-né agonisant.

La Dépêche : Dans votre rapport adressé à la direction vous dénoncez ce que vous appelez " non assistance à personne en danger " et on a su que les pédiatres n'ont pas voulu intervenir parce que il y aurait un conflit ouvert qui oppose votre service à celui de pédiatrie, peut-on en savoir plus ?
Pr Hadjar :
Oui il s'agit d'un conflit qui remonte déjà à une année et qui m'oppose en tant que chef de service de gynécologie au chef de service de pédiatrie soutenu par une direction partiale.

La Dépêche : Quel est l'objet du conflit ?

Pr Hadjar :
Le chef de service de pédiatrie, avec la bénédiction du chef de l'établissement voulait à tout prix élargir son hégémonie sur l'unité de néonatalogie qui était sous ma tutelle. Il voulait agrandir démesurément son service au détriment du service obstétrique (d'accouchement) et s'accaparer la moitié du service pour soi-disant mettre en conformité l'unité néonatalogie à l'instar des grands CHU, s'appuyant sur un article du journal officiel qui préconisait la mise en conformité des unités de soins intensifs. Or nos structures sont déjà exigus pour satisfaire à la prise en charge des femmes que nous faisons accoucher. Il nous arrive même d'avoir deux à trois femmes par lit par soucis de ne pas laisser les femmes accoucher sans assistance médicale au début du troisième millénaire. Le chef de service de pédiatrie n'était pas satisfait de mes propositions d'élargissement de cette unité de nouveau-nés en créant cinq boxes successifs pour créer des conditions permettant d'assurer la présence de la mère auprès de son bébé, soit une unité mère/enfant comme ça se fait dans les pays civilisés. Ce conflit était mis en veilleuse par la directrice de l'établissement durant une année suite à mon refus de laisser entamer les travaux dans des conditions sauvages et inappropriées au détriment des femmes enceinte. Par la suite, la directrice et le chef de service en question ont fait le forcing pour s'arroger le droit d'annexer la moitié de mon service. Le même conflit a rebondit actuellement sous la pression incessante du chef de service de pédiatrie qui a déjà squatté le bloc des urgences chirurgicales qui avait comme première vocation les interventions de chirurgie générale et de gynécologie. Ce chef de service détient personnellement les clés du bloc opératoire des urgences privant ainsi le traitement chirurgical des urgences aussi bien viscérales que généalogiques. Le bloc opératoire ne sert pas à grand-chose actuellement si ce n'est le retrait des corps étrangers se trouvant dans les voies aériennes par bronchoscopie.
Actuellement, l'activité opératoire est réduite à zéro pour les gynécologues et les chirurgiens généralistes. Par ailleurs, ce même chef de service de pédiatrie qui mérite le qualificatif de " prédateur " avait annexé auparavant le service de revalidation destiné à la rééducation fonctionnelle des handicapés moteurs, des traumatisés et des hémiplégiques et des séquelles motrices des AVC. Tout ceci dans l'indifférence de la direction précédente. Notre ami chef de service ne s'est pas soucié du sort de tout ces handicapés moteurs qui ont besoin de cette revalidation (rééducation fonctionnelle) et qui sont abandonnés à leurs sort alors qu'ils s'agit de citoyens de la localité qui ouvrent droit à ce genre de soins.

La Dépêche : Ces derniers temps, des travaux ont été entamés dans le service de gynécologie durant la nuit, le confirmez-vous ?
Pr Hadjar :
Oui. Il y a eu des travaux qui ont été entamés la nuit du 29 au 30 avril 2008à l'insu de tout le monde sauf la direction et du protagoniste chef de service de pédiatrie. Avisé par mon équipe de garde à 20 h, je rejoins les lieux en catastrophe et je découvre des ouvriers en œuvre, munis de chignoles et de marteaux, bouleversant la tranquillité des malades en besoin de sommeil. Ces agressions sonores ont suscité un début de convulsion chez une patiente qui a subi une césarienne le lendemain. J'ai ordonné l'arrêt des travaux immédiatement, il était déjà 22h30 pour stopper le massacre. J'ai constaté aussi qu'un cadre de porte avait été déjà installé pour fermer le couloir et une deuxième barrière était prévue pour couper le service en deux et réaliser la politique du fait accompli.

La Dépêche : On est tenté de croire que ce conflit a eu des conséquences dramatiques…
Pr Hadjar :
C'est vrai que cette histoire d'annexion de service a, chemin faisant, conduit à un accident regrettable, en l'occurrence, la mort d'un bébé suite à l'entêtement surtout du chef de service de pédiatrie qui ordonné à ses pédiatres de ne pas porter secours au nouveau-né en danger pour me mettre, en tant que chef de service de gynécologie, en porte à faux concernant la prise en charge des nouveaux nés.

La Dépêche : Qu'allez-vous faire maintenant que les parents du bébé ont saisi la justice ?
Pr Hadjar :
Le décès du bébé survenu le 05/05/2008 à 1h du matin doit susciter, j'espère une plainte des parents contre les pédiatres de garde qui ont refusé de voir le nouveau né et de le prendre en charge sur instigation de leur chef de service croyant me mettre en cause devant la non assistance à personne en danger qui incombe clairement à la garde de pédiatrie en cas d'urgence. L'unité de néonatalogie n'ayant pas, jusqu'à présent, recruté de pédiatres pour assurer les gardes, il n' y a que deux pédiatres qui exercent le jour des activités banales. J'ai demandé un recrutement en urgence de cinq pédiatres afin d'organiser une activité de garde normale et digne de ce nom. La direction demeure indifférente et me répond qu'il faut attendre le mois de juin et juillet suivant les modalités administratives. Mais à une situation d'urgence telle qui se présente à nous, il faut des mesures urgentes de la part de l'administration pour éviter d'autres décès de nouveau-nés. Ceci étant dit, je décline toute responsabilité devant d'éventuelles " nouvelles morts d'hommes " du fait du refus d'obtempérer du chef de service de pédiatrie.

La Dépêche : Etes vous prêts à témoigner devant une commission d'enquête si elle venait à être mise sur pied à aller, le cas échéant, en justice en cas de nécessité ?
Pr Hadjar :
Quel que soit le conflit qui m'oppose à la direction et au chef de service de pédiatrie obstiné, il n'est pas responsable et c'est même criminel d'abandonner un nouveau-né en détresse et entraîner par voie de conséquence sa mort. Ce qui est passible du tribunal.
 

 
Propos recueillis par K. B.

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