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LA PECHE TOUJOURS AU STADE ARTISANAL
Inaccessible poiscaille !
C'est le second point noir de l'Algérie. Après avoir tourné le dos avec
un mépris qui a sans doute ses explications, inavouables peut être, nous
avons accompli l'exploit à rebours de nous brouiller à mort avec le
milieu marin. Souvenons-nous, il y a des années de cela, on nous servait
des crevettes en hors d'œuvre dans les restaurants du littoral et des
villes côtières, et au moindre coût. La crevette ? Elle est devenue
notre caviar. Inabordable, son prix oscille entre 1800 et 2000 dinars le
kilogramme. Et quant il arrive aux crevettes d'être " bradées à 1000 ou
900 dinars " c'est encore trop onéreux ! Qui l'eût imaginé un instant ?
Avec la disparition du poisson de nos assiettes c'est tout le charme de
la gastronomie algérienne qui a pris du plomb dans l'aile.
Les ressources halieutiques sont pourtant à portée de mains. 1200
kilomètres de côtes, ce n'est tout de même pas rien ! Où est le problème
?
« Bou Haroun, un matin de juin 2008. La mer, provocante, est comme
un étal vide. Elle paraît nous reprocher de l'avoir offensée comme nous
avons offensé la terre. Nous sommes là à attendre le retour de quelques
chalutiers partis en mer la veille " pas trop loin, nous fait-on
remarquer, car nos pêcheurs ne veulent pas prendre de risques. Nous
sommes là, les poches alourdies de monnaie pour faire l'appoint aux
gamins, fils de pêcheurs, qui tout à l'heure nous vendrons ce qui
tombera des casiers, ce qui n'est pas commercialisable dans une
poissonnerie ou sur un marché, ou encore des produits " orphelins "
qu'on ne vendra qu'à la pièce. Quelques écrevisses, une poignée de
petites crevettes, un rouget, deux daurades et trois poissons dont on ne
saura jamais le nom, voilà le contenu du panier du consommateur tout
heureux de sa bonne affaire ? Immuable rituel en cette matinée d'un
tardif été. " On mangera du poisson frais, tout juste pêché " ce qui
changera des produits congelés.
" Le secteur de la pêche en Algérie est considéré comme une activité
économique à part entière, par sa capacité de contribuer à
l'amélioration des besoins alimentaires, et à la création des milliers
d'emplois " Voilà pour ce qui est de la parole officielle. Pour le
consommateur, il en va tout autrement. Echaudé depuis des années par un
discours qui s'articule sur le passé pour un saute-mouton dans un avenir
qu'on lui prédit sans problèmes, le jugement est facile à faire : la
sanction du marché est le seul indicateur d'une politique de la pêche en
Algérie. Pas besoin d'avoir fait les grandes écoles pour établir un
constat. Quand on est passé des langoustines à la sardine, laquelle
n'est pas non plus donnée, on mesure la profondeur abyssale du désastre.
Le consommateur ne croit qu'en qu'il voit. Si elle ne se reprend pas
avec une extrême vigueur, l'Algérie n'en finira jamais de se délester de
ses traditions marchandes et civilisationnelles. La terre et la mer,
nourricières, nous nous les sommes mises à dos alors qu'elles étaient
toutes deux en droit d'attendre que nous les vénérions pour les
bienfaits prodigués à nos aïeux. Au lieu de cela, une ingratitude
infinie.2008 et les années d'avant que pouvons-nous dire de la situation
en tenant compte des avis des uns et des autres " Des efforts ont été
déployés pour renforcer la flotte et améliorer les techniques de pêche.
Cependant, le consommateur ne voit venir que le poisson congelé
d'importation. "
Tournons-nous en direction de l'Etat, qui aime les chiffres s'en abreuve
et en abreuve l'opinion publique. " La production de poisson, toutes
espèces confondues, a atteint près de 8 700 t en 2007 contre 4 500 en
2004 à la faveur des investissements consentis ces dernières années.
Outre le renforcement de la flotte de pêche, qui compte aujourd'hui
quelque 455 unités pour plus de 3 000 marins-pêcheurs, le secteur
enregistre des actions de réorganisation dans tous les domaines, à
commencer par la mise à niveau de ses ressources humaines et la
structuration de ses activités, allant de l'exploitation à la
commercialisation du produit de pêche. " Aussi limpide que de l'eau de
roche ! L'objectif ? Offrir au consommateur un produit de pêche
accessible à des prix abordables. Accessible il l'est de par sa
présence, mais il ne l'est pas de par son coût élevé.
Le développement
et la mise à niveau du secteur s'avèrent donc une nécessite impérative
pour permettre de consommer algérien, en prévision de l'adhésion du pays
à l'organisation mondiale du commerce (OMC). Encore une belle et
généreuse intention affichée ! Pour l'heure c'est le poisson congelé,
qui suscite un attrait, du fait qu'il est commercialisé à des prix jugés
abordables, ce qui n'est pas de l'avis de tout le monde. Le merlan
congelé à 460 dinars ce n'est quand même pas à portée de toutes les
bourses, et en pensant avoir réglé le problème par l'importation de
produits congelés et surgelés on se fiche le doigt dans l'œil. Le prix
de certains de ces produits rejoignent celui du poisson frais ! En
achetant du congelé le consommateur algérien se fait violence, souvent
il n'ose l'avouer. C'est comme s'habiller à la fripe ! " Nous n'étions
pas programmés pour cela ! " Le leitmotiv demeure mais forcés par
l'évidence de la paupérisation grimpante, les gens se sont fait une
raison tout en espérant des jours meilleurs. En tous les cas, l'Etat
s'il n'est, à son habitude, pas avare de promesses, est passé à
l'action, tardivement dirons-nous, mais mieux vaut tard que jamais. En
2007, ils ne sont pas moins de 300 marins-pêcheurs à avoir suivi une
formation aboutissant à une réelle qualification donnant lieu à une
attestation d'aptitude à l'exercice du métier de pêche. Pour pêcher il
faut des professionnels, le métier est difficile et plein de risques,
aussi cette formation va se poursuivre pour toucher le maximum de
marins-pêcheurs inscrits au registre maritime. Des stages de formation
de patrons et marins-pêcheurs qualifiés vont être ainsi mis en œuvre à
partir du premier semestre de cette année. Sachons que pour la wilaya
d'Annaba il n'y a qu'un seul patron de pêche ! Ce qui démontre un manque
de sérieux notoire de la part du planificateur.
Il faut dire que ce secteur a connu un nombre inconsidéré de mutations
depuis l'indépendance .En effet, les affaires de la pêche ont changé de
main à plusieurs reprises. Du ministère de l'agriculture en 1964, la
pêche est passée au ministère des transports en 1968, pour devenir un
vice ministère rattaché à l'agriculture de 1984 à 1989. Il sera placé
durant une année sous la tutelle de l'hydraulique pour être repris en
1990 par l'agriculture. Ce n'est qu'en l'an 2000, qu'est enfin institué
un ministère de la pêche et des ressources halieutiques. On peut
considérer donc que le secteur n'a finalement que huit ans d'âge. Et
nous resterons avec, chevillée au corps et à l'esprit, cette dramatique
comparaison avec la terre, en nous écriant " quel manque à gagner ! "
Depuis 2002, le secteur de la pêche est considéré comme une activité
économique à part entière, un aveu implicite davantage qu'une
affirmation. Néanmoins, cela fait plaisir à entendre. Il serait malaisé
de dire le contraire à la lumière de ces données toutes simples : nous
disposons d'un potentiel naturel exceptionnel en Méditerranée. La façade
maritime s'étend sur quatorze wilayas maritimes, pour une aire de pêche
de près de 10 millions d'hectares. Avec chacune ses ports au nombre
total de 32, ses 64 sites de débarquement dont 13 sont des ports, ses 9
abris de pêche, naturels ou aménagés et ses 23 plages d'échouage. Et
pour un aussi maigre résultat !
L'objectif, alors proclamé était de passer le ratio alimentaire de 4,58
kg/habitant/l'an en 2001 à 4,62kg, l'année suivante. A-t-on au moins
atteint ce but en 2007 ? En phase finale, soit en 2005, la consommation
annuelle par habitant devait être de l'ordre de 6,2 kg. Il va de soi
qu'à l'époque on ne parlait pas d'autre chose que de produits frais. Il
est certain que si le ration a augmenté il concerne le congelé et le
poisson bleu aux coûts moins élevés. L'investissement devra être
considérable si l'on souhaite passer des 8700 tonnes de l'an dernier aux
230.000 tonnes programmées. Le besoin est colossal. Pour seulement les
huit premiers mois de 2007, on a importé près de 2000 tonnes de produits
congelés, pour coût de 1,616 million de dollars.
A l'énoncé de ce chiffre on comprend que tout le monde ne voit pas d'un
bon œil les tentatives de développement de la pêche, aussi d'occultes
pressions sont exercées pour que le secteur stagne à son niveau
artisanal. Dans ce milieu, où les requins ne manquent pas, les objectifs
affichés, que nous rappelons, n'ont donc pas la faveur du public.
Jugeons-en : développer l'aquaculture et la pêche maritime et océanique
sans oublier le soutien à la pêche artisanale. Ces trois plans ont mis
en perspective l'augmentation de la production avec son corollaire celle
du niveau de consommation, sans omettre la création de 100 000 postes
d'emplois en plus des rentrées en devise. Les objectifs à atteindre sont
non seulement basés sur l'augmentation des captures mais aussi une pêche
économique, intégrée, durable, responsable, professionnelle et
écologique. Pour autant, la fin du produit congelé, qui n'est pas sans
présenter certains avantages, n'est pas au programme ; il devra intégrer
la place qui est la sienne en s'effaçant devant les produits frais.
L'enjeu économique est capital et nos apprentis sorciers de la
spéculation, ceux qui préfèrent échanger, en mer à l'abri des regards
des gardes-côtes, du poisson contre des chaussures " made in Spain " par
exemple, doivent s'assagir en donnant la priorité à l'intérêt commun.
Il y va tout de même, et par les temps qui courent trop pêcher ne serait
pas un luxe, de notre sécurité alimentaire. Les besoins nécessaires au
développement de la filière, tant en amont qu'en aval, sont
considérables. Il existe un excellent potentiel pour les chalutiers, les
équipements embarqués (électronique de navigation), les filets et autres
matériels nécessaires à la pêche. De même, il existe des besoins en
assistance technique, formation, et évaluation des ressources
halieutiques. De nombreux débouchés existent pour l'industrie de
transformation notamment pour les conserveries, la transformation des
produits de la mer et tout ce qui concerne la chaîne du froid. En fait,
on peut parler d'industrie de la pêche.
Tous les Algériens l'auront remarqué…à leur grand désespoir. Et une fois
encore le parallèle est vite établi avec ces terres en jachères, pour ne
pas dire abandonnées, qui s'offrent à nos regards lorsque nous
traversons le pays de part et part et qu'elle que soit la direction
prise. Un littoral sublime avec ses baies, ses criques, son maquis
touffu, inaccessible, ses calanques, et si peu de pêcheurs sinon ceux du
week end. Les " pros " on les voit si peu. Pourtant, ils existent bien
sur leurs chalutiers, sardiniers sans parler de ces petits métiers, soit
cette flottille composée de petites embarcations mois de 12 m de
longueur. Que font-ils exactement ? Les chalutiers utilisent les arts
traînants tel que les chaluts sous leurs différentes formes et pêchent
pratiquement toutes les espèces. Les sardiniers, de leur côté, utilisent
les sennes, ces filets placés en demi cercles, et capturent généralement
le poisson bleu notamment les petits pélagiques, à savoir la sardine,
l'allache, l'anchois, la bonite et le maquereau, quant au petits métiers
ils utilisent différents engins entre autre les filets maillants et les
lignes et capturent, généralement, les espèces vivants dans des zones
accidentées. La tradition n'est pas morte, rassurons-nous, elle a tout
bonnement pris le large. Aussi quand on apprend que la flottille de
pêche est passée de 2464 en 1999 à 2661, en 2001, soit une augmentation
de 197 de nouvelles unités, on en conclut que c'est bien mais pas
suffisant. Le développement annoncé de la pêche s'inscrit dans la
perspective de compétitivité industrielle devant accompagner le
processus de libéralisation de l'économie qui, à l'horizon 2010, devrait
se traduire par l'application des règles multilatérales régissant le
commerce dans le cadre de l'OMC et l'instauration d'une zone de
libre-échange avec l'Union Européenne. Or, pour l'heure, notre industrie
de transformation en la matière demeure conditionnée
par l'augmentation de la production pour entrer véritablement en cadence
appréciable pour l'économie et appréciée par les consommateurs. Passé de
16 unités en 1999, à 21, en 2001, le nombre d'unités n'a évolué que
timidement. Quant on sait que le produit issu des sociétés mixtes
(crustacés) est exporté congelé on peut croire qu'il existe des
réticences à développer le secteur et à conserver la main sur le marché
en maintenant les coûts à leur niveau le plus haut.
Conscient de son importance vitale dans le développement du secteur les
autorités de la pêche ont soutenu fortement la création de 12 sociétés
mixtes dans le cadre du partenariat et 18 sociétés mixtes dans le cadre
du plan de relance économique avec les différents partenaires européens,
américains et arabes. Quant au produit de la pêche algérienne il est
commercialisé, dans sa quasi-totalité, frais. Encore heureux !
Le poisson congelé, la " pochette surprise " comme unique alternative ?
Il est à croire que oui, tant nous nous y sommes habitués et tant le
poisson frais s'est placé à plusieurs encablures de nos bourses. Ce type
de produit répond-il à la recommandation des diététiciens invitant à
consommer du poisson au moins 3 fois par semaine pour améliorer le
fonctionnement du système cardiovasculaire. Ne dit-on pas, par ailleurs,
que l'un des secrets de la supériorité de l'économie japonaise consiste
en la présence du poisson dans les assiettes. L'Algérie n'en n'est pas à
sa première expérience, pour ne pas dire aventure, avec le congelé. Qui
ne souvient de la fameuse société de pêche algéro-mauritanienne, fondée
pour pourvoir aux besoins des deux populations et surtout par une totale
incapacité à prendre en charge le secteur. On sait que tout a fini en "
queue de poisson " et que le peu de produits livrés sur le marché
algérien a permis à une catégorie de citoyens, déjà bien favorisés par
un système spécifiquement socialiste, de s'en mettre plein les poches.
Cependant, sachons espoirs garder.
Lors du dernier salon de la pêche, 32 entreprises spécialisées qui dans
la construction navale, qui dans l'industrie de transformation, ont
amorcé ces synergies avec les 50 entreprises nationales. Tout est dit et
tout semble se faire pour sortir le secteur de sa léthargie. L'Etat
espère attirer les investisseurs privés. Les Entreprises de gestion des
ports et abris de pêche " EGPP " lançaient, en Avril dernier, par voie
de presse, un appel commun à manifestation d'intérêt pour des offres
d'investissement dans trente ports de pêche d'Algérie, relevant de leur
compétence. Adossé à des schémas directeurs, ce programme
d'investissement a reçu, en 2006, les accords nécessaires des ministères
des Transports, des Travaux publics et de la Pêche et des Ressources
halieutiques. Il comprend trois catégories de projets : des ateliers de
constructions et de réparations navales, des halles à marées et des
fabriques de glace, des entrepôts frigorifiques, des comptoirs de vente
de matériel de pêche et de pièces de rechange, et enfin des foyers de
pêcheurs. Un vaste programme de développement de l'aquaculture a été
lancé par le ministère de la Pêche algérien. Pragmatique et ambitieux,
il visait la création de 10 000 emplois directs en cinq ans. Ce
programme reposait sur 100 000 hectares de parcs aquatiques et se
proposait de fournir 30 000 tonnes de poissons par an destinés tant à la
consommation intérieure qu'à l'exportation. Sur le littoral, les bassins
des centrales hydroélectriques de Cap Djinet (Boumerdès) et de Jijel à
l'Est, devaient accueillir deux fermes marines produisant,
respectivement, 1000 et 2000 tonnes de loups et dorades. Des parcs à
moules étaient envisagés. Où sont les moules sur le matché en 2008 ? Ce
n'est pas la ferme piscicole d'Aïn Tougraït qui pourra, à elle seule,
alimenter le marché algérien. Les barrages et les lacs naturels devaient
être mis à contribution pour produire de l'anguille, de la carpe
argentée, du mulet (qui survit bien dans les eaux douces), du Sandre et
du Black Bass. Ailleurs encore, on entendait utiliser les étangs
artificiels, retenues collinaires et les oueds du Grand Sud utilisés
pour l'irrigation. Le Sahara riche en eaux souterraines était également
de la partie. Les petits étangs créés pour l'agriculture, y constituant
un milieu favorable pour certaines catégories de poissons. Bref là où il
y avait de l'eau il était permis d'établir des plans sur la comète. En
quelques mots, toutes les conditions sont plus ou moins réunies pour
faire vivre ce secteur.
Les textes réglementaires régissant l'activité de pêche existent. Ils
découlent de la loi du 3 juillet 2001 relative à la pêche, mais aussi à
l'aquaculture. Ils consacrent la concertation nécessaire pour la prise
de décision entre les trois acteurs de la pêche (administration,
scientifique et professionnel) en traitant des aspects suivants: Les
conditions et modalités d'exercice de la pêche; La nomenclature des
engins de pêche dont l'importation, la fabrication, la détention et la
vente sont interdites; La liste des tailles minimales marchandes des
ressources halieutiques; Les textes définissants les mesures et les
orientations fondamentales de gestion des zones de pêches, équilibrée
entre intérêt de protection et usage économique; Et ceux fixant les
conditions d'hygiènes et de salubrité des produits halieutiques.
Le cap est connu, la méthode arrêtée, restent les moyens qui demeurent
bien en deçà des espoirs en attente. Qu'il s'agisse de la pêche ou de
tout autre secteur, tout est désormais question de volonté politique et
là, certains discours, bruts de décoffrage, entendu récemment laisse
entendre que nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge, enfin du
port et de l'artisanat
Reportage au
port de Bou Haroun : ENTRE ESPOIR ET INSECURITE
La première
impression n'est pas forcément celle qui révèle la réalité, quand bien
même est-elle positive. C'est le cas du port de pêche de Bou Haroun, à
une cinquantaine de kilomètres de la capitale. En ce début de juin, sur
le coup de 11h30, il affiche complet. Ses 22 chalutiers, 43 sardiniers
et 60 petits métiers semblent s'être passé le mot. Un encombrement qui
indique un dépassement de la capacité de ce port de pêche, l'un des plus
importants du pays. Ils sont pratiquement tous présents, sauf un
chalutier qui repart en mer au moment où nous arrivons. A l'entrée du
port, plusieurs restaurants à poissons affichant, eux aussi, complet.
Ils font des affaires d'or pour avoir relayé la pêcherie d'Alger.
Encadrant le terre plein, soit 51.715 m2, plusieurs superstructures, à
commencer par un atelier de réparations navales, un hall de vente fermé
pour l'heure et une fabrique de glace. Ajoutons-y "l'estacade pour
roulév" terme barbare qui indique cette aire où les bateaux sont mis en
cale sèche. Inconvénient majeur, le port est mal clôturé, mal éclairé la
nuit (on verra plus loin que cela a son importance) et a un besoin
d'assainissement de son réseau d'eau potable.
Pour le responsable du port, la production pourrait être plus importante
et plus variée "si les pêcheurs ne privilégiaient pas autant la pêche
côtière au détriment de l'hauturière" Un constat qui rejoint celui du
consommateur et conforte notre opinion une fois débarrassée de la
première impression. " Tout le monde est rentré " nous explique un marin
pêcheur. Ce capharnaüm, qui obstrue quelque peu le port, ne nous dit
rien qui vaille ! Pour en savoir plus sur les aléas de ce métier
particulièrement difficile, nous nous rendons à la Chambre de pêche et
d'aquaculture, sorte de syndicat de la corporation où cohabitent autant
le lampiste que l'armateur. Un armateur s'explique "merci à l'Etat pour
les subventions qu'ils nous a accordées" Il tenait à la dire, c'est
fait. Puis "avec mon sardinier je ne travaille que 160 jours par an"
C'est le cas de tous les sardiniers. Le monde marin a ses contraintes.
Les bateaux, pour la plupart, ont été acquis suite à une opération
triangulaire, soit une subvention de l'état, un prêt bancaire à hauteur
de 50% pour une durée de 5 ans et un apport personnel de 30% contre 10%
fut un temps. La situation s'est corsetée pour les patrons pêcheurs
obligés de rembourser leurs échéances dans les temps. Notre
interlocuteur nous dit rembourser 1,8 million de dinars tous les trois
mois. Le coût d'un chalutier et d'un sardinier oscille entre 4 et 5
milliards de centimes. Le président de la Chambre de pêche, M. Tahar
Mohamed, n'y va pas avec le dos de la cuillère, quant il dresse la
litanie des débours. Un chalutier, un sardinier, ça consomme du fuel, de
l'huile "une vidange c'est tout de suite 120 litres plus autant en
glaceol !" renchérit l'armateur. L'énoncé des griefs reprend. Un bateau
c'est de la mécanique et de l'électronique sophistiquée. Il faut
entretenir, réparer, remplacer, et ça coûte très cher. D'autres frais
incontournables grèvent les recettes, à commencer par l'entretien des
filets. Un filet de senne mesure entre 4000 et 10000 mailles, en clair
de 400 à 800 mètres. Les ramendeurs se font payer 1500 dinars jour et il
en faut plusieurs pour un filet de pêche à la senne. Notre armateur nous
précise alors qu'il lui a coûté 500 000 dinars pour "armer" son filet.
Enfin, les impôts sont montrés du doigt. Alors qu'ils le font pour tous
les commerces, les impôts ne prendraient pas en considération la taille,
l'état de vétusté, des chalutiers, sardiniers et autres embarcations de
pêche. On nous explique que, pour des raisons évidentes, on ne fait pas
prendre la mer en cas de mauvais temps aux bateaux du " troisième âge "
mais l'âge, les impôts semblent n'en pas tenir compte. Autrefois, on
appliquait une dévaluation proportionnée au vieillissement. Et un
chalutier qui ne sort pas c'est un manque à gagner pour tout le monde.
Autrefois encore "nous étions exonérés de TVA, aujourd'hui elle se monte
à 17%" de plus "tout matériel acquis en TTC se répercute sur le coût du
produit à la vente, au final" C'est donc le consommateur qui trinque!
Toutes ces dépenses, frais et impôts, sont à la charge de l'armateur qui
ne les impute pas sur les rôles de l'équipage. Les marins sont payés
selon la vieille tradition, à la part, soit du 45/55, soit du 50/50 ou
encore du 55/45, répartis entre le patron et son équipe, chacun selon sa
qualification et ses mérites et, il va de soi, la situation financière
de l'entreprise. Le patron prend ses 55 ou 45%, après une entente à
l'amiable et contractualisée, et le reste est divisé en nouvelles parts.
On écoutera également les récriminations des uns et des autres, à propos
de jeunes marins dont on estime la formation insuffisante. On nous
montre un superbe thonier, mais condamné à ne faire que du poisson bleu
faute de marins acquis aux méthodes de la pêche au large, là où se
trouvent les bans de thons. Beaucoup d'espoirs donc dans cet appel du
pied à un état qui, certes, en a fait pas mal mais ne devrait pas
s'arrêter sur sa lancée. Le message étant passé, revenons au côté plus
trivial de ce port passoire où chacun entre comme il veut. D'abord
évoquons ces marchands de poissons, tels des prolongements contre nature
opérant dans une totale anarchie, défiant les règles de la vente à la
criée. Pour ces gens là "à qui on ne dit rien parce que l'on a envie de
ne rien leur dire" c'est tout bénéfice, ni TVA, ni rien de tout cela
tant que durera ce climat, pas uniquement propre à Bou Haroun. Le
poisson lavé dans l'eau du port, polluée par le mazout, demeure ensuite
exposé au soleil plusieurs heures pour être vendu à prix d'or. Un
chalutier arrive, des jeunes sautent pardessus le bastingage, volent des
casiers de poissons avec la complicité de certains matelots. Ils le font
au vu et au su de tout le monde, impunément. L'opération est souvent
répétée de nuit ce qui contraint les armateurs à payer des gardiens. "Si
on ne les laissent pas tranquilles " nous confie quelqu'un qui préfère
garder l'anonymat "ils nous agressent dès qu'on met le pied en ville ou
menacent, soit dealer, soit de prendre le maquis". Là aussi l'état est
sérieusement interpellé.
Kamal
Zemouri |