En attendant novembre...
Désarmement pour un réarmement moral ?

La guerre froide a-t-elle réellement pris fin avec la chute de l’empire soviétique et la métaphore de ce mur-symbole de Berlin percé de toutes parts, et bercé par les sonorités tremblotantes et émues du violoncelle de Pablo Casals ? L’Occident aime orchestrer ce type de situation qui lui fait oublier tous les dénis des droits de l’homme perpétrés au cours du 19ème et dans la première partie du 20ème siècle. C’est se faire la part belle, à coût réduit avec, à la clef, engrangement de dividendes politiques formidables. Depuis le monde dit « libre » s’est trouvé de nouveaux épouvantails et aux anciennes craintes ont succédés de nouvelles peurs alimentés par de terribles mélanges des genres. On ne désarmera donc jamais ?

Le monde est-il tombé sur la tête ? Un parfum de guerre froide nimbe à nouveau notre planète. Indirectement, le traité de non prolifération des armes nucléaires est remis en cause, par les faits : le bouclier nucléaire antimissiles des américains, la volonté d’une défense commune européenne, laquelle suppose un réarmement pour au moins égaler celui des Etats-Unis, l’apparition de nouvelles puissances atomiques telles que le Pakistan, l’Inde et la Corée du nord, l’annonce faite par les russes, récemment, de se doter d’armes nucléaires afin d’éradiquer le terrorisme !!! La question du nucléaire iranien au cœur de tous les débats, les faux apaisements récurrents, on se souvient de ceux de Charm al Cheikh, voilà autant de dossiers qui ne présagent rien de bon pour l’avenir du monde.
L’escalade s’est précipitée, sous un tas de prétextes plus ou moins fallacieux. Les évènements du Caucase et particulièrement la question de l’Ukraine pas vraiment désamorcée, celle de la Géorgie et de l’affaire abkhaze, démontrent que nous sommes au cœur d’une seconde guerre froide qui ne veut pas dire son nom, et l’on s’évertue de toutes parts à entretenir le feu sous le chaudron. Retour donc à la case départ. Quelle naïveté d’avoir cru que le monde allait changer et que le spectre des conflits s’était autant éloigné de nous. Faits mineurs en apparence, évènements gravissimes qui ne touchent que les plus faibles, apportent les preuves que les données fondamentales sont demeurées identiques, que si des évolutions ont été constatées, çà et là, elles ne portent que sur le transfert du risque vers d’autres contrées. Les carnets de commandes des marchands d’armes ne doivent pas désemplir, c’est l’inavouable credo.
Aussi détrompons nous, il ne s’agit pas d’épiphénomènes qui se résoudront très vite, par quelques heures de discussion et une poignée de mains, face aux caméras. La situation est irréversible, tout comme celle des bizarreries climatiques. Un premier pas a été fait dans cette autre guerre froide, celle du troisième millénaire avec, en prime, un terrorisme qu’on ne pourra mettre à genoux par le seul fait des armes.
Carl Von Clausewitz disait que : « la guerre est une simple continuation de la politique par d’autre moyens », à cela ajoutons cette fascination morbide des hommes pour les armes, leur cupidité, et on obtient l’état du monde actuel. Maintenir la paix et la sécurité internationale, c’était là, la mission confiée aux Nations unies au lendemain de la seconde guerre mondiale. Ce fut aussi l’immense espoir d’une humanité crédule et avide de paix avec le corollaire bien sûr de ne plus produire d’armement, ce qui aurait été le signe le plus évident de la bonne volonté des superpuissances. Les évènements qui ont marqué l’autre moitié du vingtième siècle ont plongé le monde dans la désillusion. A qui jeter la pierre ? Certainement pas aux Nation unies qui ont reçu mandat des peuples du monde pour que la paix règne sur la terre, mais aux comportements unilatéraux de certaines grandes nations, usant et abusant de leur droit de veto, avec, en point de mire, leurs intérêts exclusifs et leurs appétences territoriales. Qu’on le comprenne bien, l’unilatéralisme d’un pays ou d’un bloc n’est pas une innovation des faucons de George W. Bush. Souvenons-nous d’Hiroshima.
En signant la charte des Nations unies le 26 juin 1945 à San Francisco, les membres fondateurs se sont engagés solennellement à servir la paix et la sécurité internationale. C’était ignorer, comme dans un tour de passe-passe, ce que faisait la main gauche, celle côté cœur. Ironie du sort ! La stratégie du containment appuyée sur une diabolisation, qui court encore, des péril rouge et jaune, préparait la troisième guerre mondiale, pourtant fortement improbable chacun des systèmes, capitaliste et communiste, s’en tenant à la gestion des espaces conquis au terme de la seconde guerre mondiale et homologués par la conférence de Yalta.
Nous passerons sur les péripéties ayant conduit le monde au bord du gouffre mais aussi ayant fait la démonstration que les grands dirigeants de la planète connaissaient les limites à ne jamais dépasser afin de ne pas en arriver au conflit…nucléaire à n’en pas douter cette fois, soit une guerre sans vainqueurs. Souvenons-nous aussi des fusées soviétiques de Cuba.
Et ne voilà-t-il pas que le fameux bouclier antimissile américain s’offre de s’installer en partie à Varsovie pour contrer une menace atomique de Téhéran ! Faut-il en rire, faut-il en pleurer ? A huit mois de son départ de la Maison Blanche, le président américain, au cours de sa tournée d’adieu sur le vieux continent, s’est voulu rassurant en annonçant qu’il n’était pas question d’installer ad vitam aeternam des bases militaires en Irak…après la paix ! Soit aux calendes d’un Moyen Orient où les nations qui souhaitent une paix durable se comptent sur les doigts d’une main, et où même l’Onu a perdu son âme avec son incapacité chronique à faire appliquer ses résolutions à l’état israélien. Qui a intérêt à une paix dans la région qui donnerait naissance à une réelle contagion démocratique, une fois l’état palestinien rétabli dans ses droits ? Très peu de monde, à commencer par les voisins, pays frères devant l’Eternel. Qu’en est-il aujourd’hui du poids politique des fonds souverains arabes reposant dans les coffres des banques des Etats-Unis ? Ce sont précisément ceux qui ont suscité les conflits qui disposent de tous les sésames propices à une paix sur une planète à bout de souffle. Mais l’hégémonisme américain n’a de cesse de se redéployer, et tant qu’on ne saura pas qui succédera au clan Bush nous resterons dans le flou, quels que soient les coûts, financier, humain sans parler de toutes les contre valeurs liberticides prenant prétexte des attentats du 11 septembre 2001, tous les moyens étant bons afin de retarder un déclin annoncé. Avec la chute du mur de Berlin, les actes de Yalta ne valent que leur poids de papier. La reconfiguration du monde que l’on pensait facile, que l’on modelait à l’aune de la victoire d’un système sur l’autre, sans coup férir, s’est depuis révélé des plus ardues. La fin des idéologies n’a pas, pour autant, été la soumission d’un monde envers un autre. Il est à croire que le mure de l’argent est bien plus coriace que tous les rideaux de fer. Ronald Reagan, disait ceci à propos des Russes « l’URSS n’est plus communiste, c’est une bureaucratie qui veut s’auto perpétuer » les Russes jouent mieux aux échecs qu’au poker menteur ! Certes sortir du communisme c’était sortir de prison pour entrer dans la crise ! Mieux vaut s’inscrire dans une perspective que de rester dans l’impasse même au prix de rudes contraintes. Bref, la messe n’est pas dite et tous les scénarii écrits à l’avance se sont montré d’un anachronisme extraordinaire et ont fait la preuve de l’absence de visibilité propre aux aveuglements narcissiques et ethnocentristes.
Alors dans ce contexte, où l’ancienne ligne de démarcation a subi de profonds changements, chacun se repositionne en accaparant de nouveaux marchés certes, mais aussi sur le plan militaire et c’est le cas des Etats-Unis au nom de sa guerre contre le terrorisme. Le désarmement général n’est donc pas pour demain. Peut-on l’espérer un jour ? Nul ne sait. Alors revenons à cette idée de réarmement moral né dans les années trente (voir notre encadré) Le philosophe Gabriel Marcel décrivait le Réarmement moral comme « la conjonction de l’intime et du mondial ».
Et cela a donné certains résultats telles plusieurs contributions essentielles à la réconciliation franco-allemande. Il y a cet homme politique japonais qui a osé prendre la parole aux Philippines devant une assemblée hostile et demander pardon pour les atrocités commises par l’armée japonaise. Des démarches semblables entre Français, Tunisiens, Marocains, Camerounais ont indiscutablement facilité une décolonisation avec un minimum d’effusion de sang. On voudrait bien le croire !
En quelques années, on a assisté à une éclosion d’initiatives Parmi les actions ainsi mises en œuvre, on peut citer le travail en faveur de la paix dans la région des Grands Lacs Africains et au Cambodge. La promotion du dialogue interracial et intercommunautaire aux USA et en Australie, la formation des jeunes à la démocratie en Europe centrale et orientale, l’appui au développement de relations de confiance et de pratiques éthiques au sein des entreprises, figurent parmi cette palette d’actions. A noter que certains membres de « Initiatives et changement » sont particulièrement engagés dans le dialogue interreligieux avec la certitude qu’il est essentiel pour ramener un jour la paix au Proche Orient.
La toute récente fondation Chirac va-t-elle prendre le relais de ce mouvement qui semble quelque peu à bout de souffle ? Certainement. D’abord par sa thématique « développement durable et dialogue des cultures ». « Face aux grands défis du monde, j’ai toujours envie de me battre. Et cette fondation en est l’instrument », confiait l’ancien chef d’Etat à la presse parisienne. « Je veux aviver et réveiller les consciences», par le biais de cette institution, qui œuvrera pour la diversité des cultures et le développement durable.
Ses finalités sont clairement énoncées. Que « cette fondation prenne suffisamment d’importance matérielle et d’autorité morale pour pouvoir compter » dans les domaines de l’accès à l’eau et aux médicaments, de la lutte contre la déforestation et la désertification et de la sauvegarde des langues et des cultures menacées. Quant au thème du dialogue des cultures, il vise à tuer dans l’œuf l’Islamophobie et tous les amalgames entretenus par l’administration Bush autour de la religion musulmane. Rien de moins.
Jacques Chirac a annoncé qu’il se rendrait avant la fin de l’année dans plusieurs pays africains, au Sénégal, au Mali, au Bénin, puis en Chine. Voilà qui bat en brèche les politiques de fourvoiement, qui ont conduit notre planète dans les zones à risques majeurs. A défaut de désarmer le monde renouerait-il avec le réarmement moral, cette idée généreuse toujours à l’ordre du jour. Un dossier épineux vient d’être ouvert, celui des bombes à sous munitions. Dès novembre prochain, on saura tout du degré de sincérité des parrains de la communauté internationale sur leur volonté de désarmer pour passer à autre chose.

 

Changer le cours des événements

Mouvement sans but lucratif, reconnu par l`ONU, le Réarmement moral a été fondé en 1938 par l`évangéliste américain Frank Buchman, qui avait créé la Fraternité chrétienne du Premier siècle en 1921, l`avait rebaptisée Groupe d`Oxford en 1928, puis Réarmement moral à la veille de la 2e guerre mondiale.
La menace de la seconde guerre mondiale se faisant de plus en plus réelle, on mit davantage l’accent sur des actions stratégiques visant à rapprocher les individus et à changer le cours des événements. A la fin des années 30, des manifestations de grande ampleur furent organisées en Europe et aux Etats-Unis. Pendant et après la guerre, des groupes itinérants, souvent accompagnés de productions théâtrales, ont parcouru différentes parties du monde. Des centres de rencontres furent créés. Bien que s’appuyant toujours sur les efforts bénévoles d’un réseau non structuré, ces développements nécessitaient pourtant un certain niveau d’organisation, d’effectifs et de financement, ce qui n’avait pas été prévu dans les premiers temps. D’importantes sommes d’argent furent alors levées, provenant presque exclusivement de dons privés et impliquant d’importants sacrifices de la part des donateurs.
Son centre international est à Caux (Suisse), avec des associations nationales dans 37 pays. Le mouvement possède un Conseil international. Les permanents sont bénévoles. Objectifs principaux: renforcer la dimension morale et spirituelle de la démocratie; développer le sens éthique entre les acteurs du monde économique. En 2001, le mouvement a changé de nom et s`appelle Initiatives et changement. Initiatives & Changement est basé sur l’idée que le changement des motivations et des comportements, qui doit commencer par soi-même, est non seulement possible mais constitue le seul fondement solide d’un changement plus vaste et plus durable de la société.

 

Kamal Zemouri

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